La famille royale d’Abu Dhabi a perçu 71 millions d’euros de la PAC

Stunning night view of Abu Dhabi's illuminated skyline reflecting on the water.Photo : Eslam Mohammed Abdelmaksoud / Pexels

Les versements proviennent de la Politique agricole commune (PAC), pilier financier de l’Union européenne destiné à garantir un revenu décent aux agriculteurs des Vingt-Sept. Selon l’enquête publiée par le quotidien britannique The Guardian et le média d’investigation anglophone DeSmog, plus de 71 millions d’euros ont été acheminés sur six ans vers des entités contrôlées par la famille Al Nahyane, qui dirige les Émirats arabes unis depuis Abu Dhabi. Le montant interpelle d’autant plus que le pays figure parmi les économies les plus riches du Golfe, adossée à des réserves d’hydrocarbures et à un fonds souverain estimé à plusieurs centaines de milliards de dollars.

Un mécanisme européen détourné de sa vocation initiale

La PAC absorbe environ un tiers du budget de l’Union européenne et obéit à une logique territoriale : les aides directes sont versées au propriétaire ou à l’exploitant des terres situées sur le sol communautaire, indépendamment de sa nationalité. Cette neutralité juridique, voulue pour ne pas discriminer les investisseurs étrangers installés en Europe, ouvre toutefois la porte à des bénéficiaires éloignés du profil de l’agriculteur familial que les fondateurs du dispositif entendaient protéger. Les enquêteurs du Guardian et de DeSmog documentent ainsi le cas de domaines acquis par des membres de la dynastie émirienne, qui perçoivent à ce titre des versements automatiques de Bruxelles.

Concrètement, les fonds auraient transité par des structures détenant des terres et des exploitations dans plusieurs États membres. Les bénéficiaires ultimes appartiennent au cercle dirigeant émirien, dont les revenus personnels n’ont rien à voir avec ceux d’un céréalier français ou d’un éleveur polonais. Reste que la mécanique de la PAC, fondée sur l’hectare cultivé et non sur le besoin économique, ne distingue pas les profils patrimoniaux.

Une controverse politique pour Bruxelles

La révélation tombe à un moment délicat pour la Commission européenne, engagée depuis plusieurs mois dans un dialogue tendu avec les organisations agricoles du continent. Manifestations de tracteurs, contestation des normes environnementales et inquiétudes sur les revenus ont nourri un climat social inflammable. Le constat que des dizaines de millions d’euros publics aboutissent dans le patrimoine d’une famille régnante du Golfe risque d’alimenter la défiance des exploitants européens, qui dénoncent depuis longtemps une concentration des aides au profit des plus grands propriétaires fonciers.

Plusieurs voix au Parlement européen plaident de longue date pour un plafonnement strict des paiements directs et pour une conditionnalité renforcée. Les défenseurs d’une réforme arguent que la PAC, avec ses près de 387 milliards d’euros programmés sur la période 2021-2027, ne peut continuer à arroser indistinctement des bénéficiaires dont les ressources financières sont sans commune mesure avec les besoins du secteur. L’épisode émirien fournit un cas d’école aux partisans d’un ciblage social plus serré.

Diplomatie agricole et image des Émirats

Pour Abu Dhabi, l’affaire intervient alors que la fédération s’efforce de se positionner comme un acteur diplomatique de premier plan, hôte de la COP28 en 2023 et investisseur stratégique dans la transition énergétique européenne. La famille Al Nahyane, qui contrôle l’essentiel des leviers économiques du pays, possède de longue date des actifs fonciers à l’étranger, qu’il s’agisse de domaines de chasse, d’élevages équins ou de propriétés agricoles. La détention de telles parcelles en Europe n’a rien d’illégal et participe d’une stratégie patrimoniale classique chez les grandes fortunes du Golfe.

La sensibilité politique tient au statut des fonds en cause. Versées par le contribuable européen pour soutenir un modèle agricole vivrier, ces sommes finissent dans les comptes d’une dynastie pétrolière. Le contraste, frappant, devrait nourrir les débats au sein des institutions communautaires sur la prochaine programmation budgétaire post-2027 et sur l’introduction éventuelle d’un critère de besoin réel parmi les conditions d’éligibilité.

Sollicités par les deux rédactions à l’origine des révélations, ni les autorités émiriennes ni la Commission européenne n’ont apporté à ce stade d’éléments de nature à infirmer les chiffres avancés. Selon RFI Moyen-Orient.

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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