Liban : les déplacés du BIEL refusent de quitter sans retour au village

Golden sunset over Beirut, showcasing a serene seascape with city skyline and industrial cranes.Photo : Nour Mounsef / Pexels

Les déplacés hébergés au BIEL, vaste complexe d’expositions situé sur le front de mer de Beyrouth, ont signifié aux autorités libanaises qu’ils n’accepteraient aucune solution intermédiaire. Pour ces familles originaires du Sud-Liban et de la Bekaa, une seule destination est envisageable : leurs villages d’origine, dont nombre sont encore inaccessibles ou détruits par la campagne militaire israélienne. Cette position de principe, exprimée publiquement, place le gouvernement libanais devant une équation politique délicate, à mi-chemin entre gestion humanitaire et symbolique de la résistance.

Un refus catégorique de la relocalisation forcée

Les témoignages recueillis sur place convergent. Les résidents du centre, en majorité issus de localités frontalières pilonnées durant les mois de guerre ouverte, redoutent qu’un transfert vers d’autres abris collectifs ou vers des logements provisoires en périphérie de Beyrouth ne se transforme en exil prolongé. Plusieurs porte-parole improvisés des familles affirment que toute évacuation administrative du BIEL équivaudrait à une seconde dépossession, après celle imposée par les frappes.

La crainte est d’autant plus vive que le calendrier de retour reste flou. Si l’accord de cessez-le-feu de novembre 2024 prévoyait un repli israélien progressif au sud du fleuve Litani, le maintien de positions militaires sur plusieurs hauteurs stratégiques et la poursuite de frappes ciblées sur des localités du caza de Bint Jbeil et de Marjeyoun ont rendu impossible un retour massif. Des dizaines de villages restent partiellement ou totalement détruits, sans eau, sans électricité, parfois sans accès routier sécurisé.

Le BIEL, baromètre politique de la crise des déplacés

Transformé en abri collectif dès l’intensification des bombardements à l’automne 2024, le BIEL est devenu l’un des sites les plus visibles de la crise humanitaire libanaise. Sa situation au cœur de la capitale, à proximité immédiate du centre-ville reconstruit après la guerre civile, en fait un lieu chargé de symboles. La présence durable des familles déplacées y rappelle quotidiennement aux décideurs politiques l’inachèvement du dossier sécuritaire avec Israël et la fragilité des engagements pris dans le cadre de la trêve.

Pour le gouvernement, la libération du site représente un enjeu logistique mais aussi économique. Le complexe, géré dans un cadre commercial, accueille habituellement salons professionnels, foires et événements diplomatiques. Sa fermeture prolongée pèse sur l’écosystème événementiel beyrouthin, déjà éprouvé par la crise financière entamée en 2019. Plusieurs ministères, dont celui des Affaires sociales, ont évoqué des pistes de relogement temporaire dans des bâtiments publics ou des structures hôtelières conventionnées. Aucune de ces options n’a, à ce jour, recueilli l’adhésion des intéressés.

Une revendication politique au-delà de la question du logement

Le refus des familles ne porte pas uniquement sur les conditions matérielles de leur hébergement. Il s’inscrit dans une revendication plus large, soutenue par les forces politiques proches de la communauté chiite du Sud, qui exigent un retrait israélien complet, la reconstruction effective des villages frontaliers et des garanties internationales contre la reprise des hostilités. La parole des déplacés du BIEL devient, dans ce contexte, un levier de pression sur les négociations en cours avec Washington, Paris et les capitales du Golfe associées au financement de la reconstruction.

L’enjeu financier est massif. Les premières estimations de la Banque mondiale évaluaient les pertes économiques cumulées du conflit à plus de 8,5 milliards de dollars, avec des besoins de reconstruction supérieurs à 11 milliards. Le déblocage effectif de ces fonds reste conditionné à des réformes structurelles que Beyrouth peine à mettre en œuvre, faute de consensus politique stable. Tant que ce verrou n’aura pas sauté, la perspective d’un retour ordonné des habitants du Sud demeurera théorique.

Reste que le message envoyé depuis le BIEL dépasse la sphère humanitaire. Il fixe une ligne rouge politique : aucun déplacement administratif ne sera accepté sans réponse aux causes profondes du déracinement. Selon Al Akhbar, les familles concernées entendent maintenir cette position aussi longtemps que les conditions sécuritaires et matérielles d’un retour ne seront pas réunies.

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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