Le Nigeria propose un pool régional de calcul IA à trois partenaires

Close-up of server racks in a data center highlighting modern technology infrastructure.Photo : panumas nikhomkhai / Pexels

La proposition nigériane de partager la puissance de calcul dédiée à l’intelligence artificielle avec le Rwanda, le Sénégal et le Kenya marque une inflexion dans la politique numérique du continent. Jusqu’ici, chaque capitale africaine négociait seule l’accès aux processeurs graphiques et aux centres de données qui conditionnent l’entraînement des modèles d’IA. Abuja suggère désormais une approche groupée, où les capacités installées dans un pays pourraient être sollicitées par les chercheurs et entreprises des trois autres. Le choix des partenaires n’est pas fortuit : il réunit les quatre économies les plus avancées du continent sur la question de la stratégie nationale en IA.

Un quatuor choisi pour sa maturité numérique

Le Nigeria, première économie d’Afrique de l’Ouest, dispose depuis 2023 d’une stratégie nationale en matière d’intelligence artificielle, portée par le ministère fédéral des Communications, de l’Innovation et de l’Économie numérique. Le pays héberge plusieurs centres de données de grande capacité, notamment à Lagos, et bénéficie de l’atterrissage de câbles sous-marins majeurs comme 2Africa et Equiano. Le Rwanda, de son côté, a publié dès 2023 sa Politique nationale sur l’intelligence artificielle et accueille à Kigali le secrétariat de Smart Africa, cadre panafricain qui réunit une trentaine d’États autour des enjeux numériques.

Le Kenya, souvent présenté comme la Silicon Savannah, abrite une concentration unique de start-up et une infrastructure fibre dense. Le Sénégal, enfin, a inauguré en 2021 son centre national de données à Diamniadio, projet financé en partie par la Chine, et affiche l’ambition d’un cloud souverain pour l’ensemble des administrations. Ces quatre pays partagent une caractéristique rare sur le continent : la combinaison d’une volonté politique affichée et d’actifs matériels déjà exploitables.

Le compute, nouveau goulet d’étranglement de l’IA africaine

La question du calcul est devenue le point de friction principal du développement de l’intelligence artificielle. Un seul processeur graphique de dernière génération, de type H100 produit par Nvidia, se négocie entre 25 000 et 40 000 dollars sur le marché mondial, lorsqu’il est disponible. Les délais de livraison atteignent souvent plusieurs mois, et les quotas d’exportation imposés par Washington sur les semi-conducteurs les plus avancés compliquent encore l’approvisionnement. Pour un laboratoire universitaire de Lagos ou de Dakar, entraîner un modèle de langue africaine devient économiquement hors de portée sans accès mutualisé.

Le projet d’Abuja s’inscrit dans une tendance plus large. En février 2024, l’Union européenne a lancé son initiative AI Factories, qui met à disposition des chercheurs et des jeunes entreprises la puissance des supercalculateurs du réseau EuroHPC. L’Inde, pour sa part, a annoncé en mars 2024 un plan de 1,2 milliard de dollars pour acquérir plus de 10 000 processeurs graphiques destinés à un cloud public d’IA. L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis investissent chacun plusieurs milliards de dollars dans des infrastructures souveraines, via la société Humain à Riyad et le fonds MGX à Abou Dhabi. Face à ces géants, aucun État africain pris isolément ne peut aligner les ressources requises.

Une architecture régionale encore à définir

Les modalités techniques de la mutualisation restent à préciser. Plusieurs schémas sont envisageables : un cloud fédéré permettant à des chercheurs sénégalais d’exécuter des calculs sur des serveurs installés à Lagos, un mécanisme d’achats groupés auprès des fournisseurs de semi-conducteurs, ou encore la création d’un opérateur commun chargé d’exploiter un parc de machines réparti entre les quatre pays. Chacune de ces options suppose des arbitrages sensibles sur la gouvernance des données, la fiscalité et le droit applicable aux flux transfrontaliers.

Le continent dispose pourtant d’un cadre juridique émergent avec la Convention de Malabo sur la cybersécurité et la protection des données personnelles, entrée en vigueur en juin 2023, ainsi qu’avec le protocole sur le commerce numérique de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), adopté en février 2024. Reste que l’articulation entre ces instruments et un futur accord sur le calcul partagé n’a jamais été testée. Le succès de l’initiative portée par le Nigeria dépendra moins de la disponibilité des machines que de la capacité des quatre partenaires à construire une confiance opérationnelle entre leurs administrations et leurs opérateurs. C’est à cette aune que se mesurera la réalité d’une souveraineté africaine du compute.

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About the Author

Prosper Mbouma
Journaliste économique spécialisé dans les télécommunications et la souveraineté numérique. Ancien correspondant pour plusieurs publications panafricaines, Prosper Mbouma suit depuis une décennie les stratégies des opérateurs mobiles, les politiques spectrales et l'infrastructure numérique de l'Afrique francophone. Il analyse régulièrement les implications géopolitiques de la 5G et des câbles sous-marins.

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