Liban : Al Akhbar accuse Aoun et Salam d’avoir gâché un cessez-le-feu

Front view of the Royal Palace of Brussels with Belgian flag under a cloudy sky.Photo : János Csatlós / Pexels

La présidence libanaise et la primature font l’objet d’une mise en cause frontale dans la presse de Beyrouth. Le quotidien Al Akhbar consacre le second volet d’une série d’enquêtes aux choix diplomatiques du président Joseph Aoun et de son chef de gouvernement Nawaf Salam, accusés d’avoir dilapidé une fenêtre de négociation susceptible de mettre un terme aux frappes israéliennes sur le sud du pays. L’expression employée par le journal, « la mère des fautes », résume la gravité du reproche : laisser passer la possibilité d’un arrêt de la guerre sans rien obtenir en échange.

Un exécutif libanais accusé d’amateurisme stratégique

Selon Al Akhbar, les responsables de l’exécutif auraient multiplié les déclarations contradictoires et les gestes d’ouverture sans construire un rapport de force préalable avec l’État hébreu ni avec ses parrains occidentaux. Le journal parle de « numéros d’équilibrisme » pour décrire la communication officielle, jugée plus soucieuse de séduire Washington que de défendre les intérêts du Liban dans la négociation en cours sur la frontière sud.

La critique vise particulièrement la séquence diplomatique ouverte après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu de novembre 2024, qui n’a pas mis fin aux opérations israéliennes ciblées dans la Bekaa et le Liban-Sud. D’après le quotidien, Beyrouth aurait accepté d’entrer dans un processus de désarmement du Hezbollah au sud du Litani sans exiger en contrepartie de garanties écrites sur le retrait israélien complet, la libération des prisonniers libanais ou la fixation définitive de la ligne bleue.

Le procès d’une diplomatie présidentielle alignée

Joseph Aoun, ancien chef de l’armée porté à la magistrature suprême au début de l’année, est dépeint comme un dirigeant prisonnier de ses interlocuteurs américains. Le quotidien rappelle que la nomination de Nawaf Salam, ex-président de la Cour internationale de Justice, avait été présentée comme un gage de respectabilité internationale. Cette respectabilité serait aujourd’hui retournée contre le pays, le tandem au pouvoir étant accusé de transformer chaque rencontre avec les émissaires étrangers en concession unilatérale.

Al Akhbar évoque les visites successives de l’émissaire américain Amos Hochstein et des représentants du comité de supervision du cessez-le-feu, lors desquelles Beyrouth aurait validé des feuilles de route rédigées hors de son contrôle. Le journal estime que cette posture revient à entériner une asymétrie durable : l’armée libanaise déploie ses unités au sud, démantèle des positions, tandis que les frappes aériennes israéliennes se poursuivent quasi quotidiennement.

Un débat interne lourd de conséquences régionales

Au-delà de la polémique nationale, l’affaire éclaire le repositionnement du Liban dans l’échiquier régional. Le pays sort affaibli d’une guerre de plus de treize mois qui a fait, selon les autorités sanitaires libanaises, près de 4 000 morts et déplacé environ 1,2 million de personnes. La reconstruction est estimée à plusieurs milliards de dollars par la Banque mondiale, et aucun bailleur du Golfe n’a, à ce jour, confirmé d’enveloppe significative.

Dans ce contexte, le procès en faiblesse intenté à la présidence prend une dimension géopolitique. Le camp critique reproche à Joseph Aoun et Nawaf Salam d’avoir aligné Beyrouth sur l’agenda promu par Washington et Riyad, lequel suppose un affaiblissement durable du Hezbollah avant toute aide financière. À l’inverse, les partisans de l’exécutif font valoir qu’aucune autre voie ne permet de débloquer les financements internationaux et de relancer un État au bord de l’effondrement, dont la monnaie a perdu plus de 98 % de sa valeur depuis 2019.

Reste que la publication d’Al Akhbar illustre la profondeur de la fracture politique libanaise. Là où le pouvoir met en avant la rationalité d’une diplomatie de réintégration, ses adversaires dénoncent un renoncement stratégique. La bataille de récits autour de la fin de la guerre va peser sur les prochaines échéances, à commencer par la finalisation du cadre négocié avec Israël et l’éventuelle conférence des donateurs annoncée par Paris. Selon Al Akhbar, le Liban officiel a déjà perdu la première manche.

Pour aller plus loin

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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