L’économie libanaise face au piège de la surconsommation

Captured view of Beirut's skyline with the Lebanese flag during sunset, showcasing urban architecture.Photo : Jo Kassis / Pexels

L’économie libanaise paraît rejouer la partition qui l’a conduite au bord de l’abîme en 2019. Six ans après l’éclatement de l’une des crises financières les plus violentes recensées dans le monde par la Banque mondiale, Beyrouth voit resurgir les ressorts qui avaient miné sa monnaie : une consommation interne dopée par des flux extérieurs, sans contrepartie productive solide. La livre libanaise, stabilisée artificiellement autour d’un taux contrôlé, reste suspendue à cet équilibre précaire.

Un modèle de consommation qui carbure aux devises importées

Le diagnostic est connu et pourtant ignoré. Les transferts de la diaspora, les dépenses touristiques saisonnières et la circulation massive du dollar en espèces alimentent une demande intérieure que l’appareil productif libanais ne parvient pas à satisfaire. Le pays importe l’essentiel de ce qu’il consomme, des hydrocarbures aux biens alimentaires de base, creusant un déficit commercial structurel qui agit comme une hémorragie de devises. Cette dépendance aux importations transforme chaque dollar entrant en pression différée sur le taux de change.

Concrètement, la stabilité actuelle de la livre repose moins sur des fondamentaux assainis que sur l’absence de mécanismes officiels de change et sur l’usage généralisé du billet vert dans les transactions quotidiennes. La Banque du Liban (BDL), privée d’une grande partie de ses réserves utilisables après les pertes accumulées dans le secteur bancaire, dispose de marges de manœuvre étroites pour absorber un choc de demande. Tout retournement de la conjoncture régionale ou tout ralentissement des transferts venus du Golfe, d’Europe et d’Afrique pourrait suffire à enrayer la mécanique.

L’absence de réformes structurelles, talon d’Achille de Beyrouth

Le constat le plus préoccupant tient à l’inaction des autorités. Les chantiers identifiés depuis 2019 par le Fonds monétaire international (FMI), à commencer par la restructuration du secteur bancaire, l’unification des taux de change, la refonte de l’audit de la BDL et la réforme du secteur de l’électricité, sont restés largement lettre morte. Sans cadre légal pour traiter les pertes accumulées dans les bilans bancaires, l’épargne des déposants demeure gelée et la confiance reste à reconstruire. Cette paralysie institutionnelle prive le pays des financements concessionnels qui pourraient soutenir une véritable relance.

Par ailleurs, l’activité économique observée depuis 2023 doit beaucoup à des facteurs exogènes plutôt qu’à un redressement endogène. Le retour partiel des visiteurs, notamment en provenance des pays du Golfe, et la circulation d’une économie largement informelle dollarisée ont créé l’illusion d’un rebond. Mais cette croissance, fondée sur la consommation immédiate, ne génère ni emplois qualifiés durables, ni recettes fiscales suffisantes, ni gains de productivité. Elle accentue au contraire la prime à l’importation et la marginalisation des secteurs industriel et agricole locaux.

Un avertissement aux échos régionaux

Le risque, désormais, est celui d’une seconde déflagration monétaire. Si les flux extérieurs venaient à se contracter, en raison d’une dégradation sécuritaire au Sud-Liban, d’un durcissement des sanctions régionales ou d’un nouveau choc géopolitique, la demande de dollars excéderait rapidement l’offre disponible sur le marché parallèle. La livre, déjà passée de 1 500 à plus de 89 000 pour un dollar entre 2019 et 2023, pourrait subir une nouvelle correction. Les ménages les plus exposés, ceux qui perçoivent leurs revenus en monnaie nationale, en supporteraient le coût immédiat à travers une inflation importée.

L’enjeu dépasse les frontières du pays du Cèdre. Pour les investisseurs et les diplomaties arabes attentifs au Levant, la trajectoire libanaise sert d’avertissement quant aux risques d’économies rentières privées d’industrialisation. Elle interroge également les partenaires européens et golfiens qui conditionnent leur soutien à des réformes que la classe politique locale peine à enclencher. Reste que sans plan crédible de redressement budgétaire, de recapitalisation bancaire et de relance productive, la stabilisation observée depuis 2024 risque de n’être qu’une parenthèse. Selon Al Akhbar, le pays s’apprête à répéter les erreurs d’un passé encore brûlant.

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About the Author

Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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