La scène politique libanaise traverse une séquence délicate. Alors que des discussions indirectes avec Israël se profilent sous l’égide d’intermédiaires régionaux et américains, Beyrouth aborde le dossier sans cartes de pression tangibles, dans un contexte de frappes israéliennes récurrentes sur le sud du pays et la Bekaa. Le président de la Chambre des députés, Nabih Berry, figure pivot des arbitrages politiques chiites depuis trois décennies, a publiquement écarté l’idée d’une concertation préalable entre les institutions libanaises sur les paramètres de cette négociation.
Une négociation sans levier face à Israël
L’expression « négocier sous le feu » résume l’asymétrie actuelle. Depuis la trêve fragile entrée en vigueur fin novembre 2024, l’armée israélienne maintient une présence sur plusieurs positions au sud du Litani et multiplie les raids ciblés contre des cadres présumés du Hezbollah. Beyrouth, en face, ne dispose ni de la couverture diplomatique d’un parrain régional unifié, ni d’une dissuasion militaire restaurée après la guerre de l’automne 2024 qui a laminé une partie de l’appareil du parti chiite.
Cette configuration place les autorités libanaises devant un dilemme classique : accepter un cadre de discussion défavorable pour stopper l’érosion territoriale et économique, ou camper sur des positions de principe sans moyens de les imposer. Les exigences israéliennes portent sur le retrait du Hezbollah au-delà du fleuve Litani, la destruction des infrastructures militaires résiduelles et un mécanisme de vérification étendu. En retour, Beyrouth réclame le retrait israélien complet des cinq points encore occupés et la libération des prisonniers capturés depuis la dernière confrontation.
Berry, verrou institutionnel et démenti calibré
La sortie de Nabih Berry, qui dirige par ailleurs le mouvement Amal et entretient un partenariat politique étroit avec le Hezbollah, a surpris par sa fermeté. En niant toute coordination entre la présidence de la République, la présidence du Conseil et son propre perchoir, il signale plusieurs choses. D’abord, une volonté de ne pas endosser seul le coût politique de concessions éventuelles. Ensuite, une mise en garde adressée au président Joseph Aoun et au Premier ministre Nawaf Salam, dont la marge de manœuvre dépend du soutien parlementaire qu’il contrôle.
Ce démenti intervient alors que la délégation libanaise habituellement chargée du dossier frontalier, dirigée par un général proche de Berry, sert traditionnellement de canal technique. Le président du Parlement entend manifestement préserver ce rôle d’intermédiaire incontournable, sans pour autant assumer publiquement un alignement sur le calendrier dicté par Washington et Tel-Aviv. Pour les chancelleries occidentales qui poussent à un règlement rapide, cette ambiguïté complique la lecture des positions libanaises.
L’équation régionale et la pression américaine
L’émissaire américain Amos Hochstein, puis ses successeurs au sein de l’administration Trump, ont martelé que le temps jouait contre le Liban. La situation économique reste catastrophique, la reconstruction du sud est estimée à plusieurs milliards de dollars par la Banque mondiale, et aucun financement substantiel ne sera débloqué tant qu’un accord politico-sécuritaire n’aura pas été paraphé. Les bailleurs du Golfe, en particulier l’Arabie saoudite, conditionnent leur retour à un affaiblissement durable de l’influence du Hezbollah sur la décision étatique.
Dans ce paysage, le Hezbollah lui-même observe une discrétion inhabituelle. Sa direction, recomposée après l’élimination de Hassan Nasrallah en septembre 2024, semble laisser à Berry le soin de négocier les contours politiques d’un repli stratégique, tout en refusant publiquement toute idée de désarmement intégral. Cette division des rôles, classique dans la pratique du tandem chiite libanais, atteint toutefois ses limites lorsque l’interlocuteur israélien exige des garanties écrites et vérifiables.
Reste un paramètre rarement explicité : la capacité de l’État libanais à absorber un accord perçu comme une capitulation. Les précédents de 1983 et de mai 2000 rappellent que la légitimité d’un règlement frontalier dépend autant de son contenu que de la manière dont il est présenté à l’opinion. À Beyrouth, plusieurs voix appellent désormais à élargir la délégation négociatrice pour diluer la responsabilité politique et donner au compromis une assise institutionnelle plus large. Selon Al Akhbar, le débat sur la composition de cette équipe et sur le mandat précis qui lui sera confié constitue le prochain point de friction entre les trois présidences.
Pour aller plus loin
Nucléaire : Téhéran juge son offre généreuse, Washington campe sur ses exigences · Netanyahou veut ramener l’aide militaire américaine à zéro en dix ans · Liban : huit morts dans une frappe israélienne sur Saksakiyé

Be the first to comment on "Liban : Berry dément toute coordination autour des négociations sous tension"