La guerre qui s’étend aux principaux couloirs maritimes pèse désormais lourdement sur la sécurité alimentaire libanaise. Importateur net de céréales, d’huiles, de sucre et de viandes, le Liban consomme l’écrasante majorité de ses denrées de base via le port de Beyrouth et celui de Tripoli, deux infrastructures dépendantes de chaînes logistiques mondialisées. Les tensions en mer Rouge, les opérations militaires dans le bassin oriental de la Méditerranée et les détours imposés par le cap de Bonne-Espérance ont rallongé les délais d’acheminement et renchéri les coûts de transport, dans un pays où la livre a perdu plus de 95 % de sa valeur depuis 2019.
Une dépendance structurelle aux importations alimentaires
Le Liban importe environ 80 % de ses besoins alimentaires, selon les estimations relayées par les milieux professionnels du secteur. Le blé, dont la consommation annuelle dépasse les 500 000 tonnes, provient en grande partie de la mer Noire, principalement de Russie et d’Ukraine, deux origines elles-mêmes affectées par le conflit ouvert en 2022. Les cargaisons doivent transiter par les détroits turcs, puis traverser une Méditerranée orientale où s’enchevêtrent zones d’exclusion israéliennes, manœuvres navales et alertes sécuritaires liées à la guerre de Gaza.
À cette géographie contrainte s’ajoute la crise du Bab el-Mandeb. Les attaques attribuées aux forces houthies du Yémen contre les navires marchands ont contraint plusieurs armateurs à contourner l’Afrique, allongeant de dix à quatorze jours les rotations entre l’Asie et le Levant. Le riz, le thé, les conserves et une partie des huiles consommées au Liban empruntent précisément ce corridor. Chaque jour de mer supplémentaire se traduit par une hausse mécanique du coût final supporté par l’importateur, puis répercuté sur le consommateur.
Une facture du fret qui dérègle les prix intérieurs
Les professionnels du secteur évoquent un quasi-doublement des taux de fret sur certaines lignes depuis la fin de 2023. Pour un container de quarante pieds destiné à Beyrouth, les coûts d’assurance ont également bondi, les compagnies appliquant des surprimes de risque de guerre sur les escales libanaises et levantines. Cette inflation logistique vient s’ajouter à la dépréciation monétaire et à la dollarisation rampante de l’économie, qui contraint les ménages à régler en devises des produits dont les prix internationaux flambent indépendamment.
Les minoteries, les laiteries et les conserveries libanaises, qui dépendent d’intrants importés, voient leurs marges comprimées. Plusieurs opérateurs auraient réduit leurs stocks tampons pour limiter l’exposition financière, fragilisant la capacité du pays à absorber un choc soudain sur les approvisionnements. Le ministère de l’Économie et du Commerce, déjà privé de ressources budgétaires significatives, dispose de peu de leviers pour amortir la transmission de ces hausses au panier de la ménagère.
Un risque géopolitique transformé en risque alimentaire
La fragilité libanaise tient aussi à l’absence de réserves stratégiques crédibles. Depuis l’explosion du port de Beyrouth en août 2020, les capacités de stockage du blé n’ont été reconstituées que partiellement, malgré les annonces successives de plans de réhabilitation et les promesses de financements internationaux. La Banque mondiale a, par le passé, mobilisé une enveloppe pour sécuriser l’approvisionnement en blé, mais ces dispositifs demeurent insuffisants face à l’ampleur des besoins et à la durée de la crise.
Sur le plan diplomatique, Beyrouth ne dispose que de marges étroites pour peser sur la sécurisation des couloirs maritimes. Le pays n’a ni flotte commerciale significative ni capacité navale autonome de protection. Il dépend de la libre circulation organisée par les grandes puissances et les armateurs internationaux, qui arbitrent leurs routes selon des critères de rentabilité et de sécurité où le Levant pèse peu. Concrètement, toute escalade en mer Rouge ou tout incident dans le canal de Suez se traduit, à quelques semaines d’intervalle, par un signal de prix dans les supermarchés libanais.
Reste que la menace n’est plus seulement économique. La conjugaison d’une monnaie effondrée, d’un État affaibli et de routes maritimes incertaines transforme un aléa logistique en vulnérabilité politique, susceptible d’alimenter de nouvelles tensions sociales. Selon Al Akhbar, la guerre des couloirs maritimes constitue désormais un facteur central de la pression exercée sur la sécurité alimentaire du Liban.
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