Le mufti de la République libanaise, cheikh Abdellatif Derian, aurait pesé de tout son poids institutionnel pour faire adopter par le Conseil chariatique islamique supérieur une position favorable à une négociation directe entre Beyrouth et Tel-Aviv. Selon les informations rapportées par le quotidien libanais Al Akhbar, cette manœuvre interne au Dar al-Fatwa marque un tournant pour la plus haute autorité religieuse sunnite du pays, traditionnellement prudente sur les dossiers liés à la confrontation avec Israël.
Un repositionnement institutionnel sensible au Dar al-Fatwa
Le Conseil chariatique supérieur constitue l’organe délibérant de la communauté sunnite libanaise. Ses prises de position pèsent sur la scène politique nationale, en particulier dans un contexte où le bloc sunnite cherche à recomposer son leadership après le retrait du courant du Futur. En orientant cette instance vers un soutien à la négociation directe, le mufti Derian inscrit le Dar al-Fatwa dans le sillage des voix libanaises qui plaident pour une sortie de crise par la voie diplomatique bilatérale, au détriment du format indirect privilégié jusqu’ici sous médiation américaine.
Cette inflexion intervient alors que la frontière sud demeure sous tension après les hostilités déclenchées dans le sillage de la guerre de Gaza. Les pourparlers entre Beyrouth et Tel-Aviv passaient traditionnellement par l’entremise de Washington et de mécanismes onusiens, notamment dans le cadre des discussions sur la frontière maritime conclues en 2022. L’option d’un dialogue direct, longtemps taboue dans le discours politique libanais, gagne du terrain dans certains cercles, mais reste frontalement combattue par le Hezbollah et ses alliés.
Une fracture confessionnelle et politique en gestation
L’initiative attribuée au mufti Derian risque d’aggraver la polarisation entre les communautés. Le tandem chiite, par la voix du Hezbollah et du mouvement Amal, considère toute normalisation des canaux de discussion avec Israël comme une rupture du consensus national fixé par la Constitution et par les déclarations ministérielles successives. À l’inverse, plusieurs figures sunnites, chrétiennes et libérales estiment que le pays ne peut plus se permettre de déléguer la négociation à des intermédiaires, alors que les enjeux sécuritaires, énergétiques et frontaliers se multiplient.
Le choix d’engager le Conseil chariatique sur ce terrain n’est pas anodin. Il transforme un débat politique en posture quasi-doctrinale, et confère un vernis religieux à une option diplomatique controversée. Pour ses détracteurs, cités par Al Akhbar, le mufti dépasse le rôle traditionnel de la magistrature sunnite, qui consiste à arbitrer les affaires religieuses et communautaires plutôt qu’à préempter la décision stratégique de l’État.
Le calcul stratégique d’un acteur religieux devenu politique
Plusieurs lectures circulent à Beyrouth. La première met en avant l’alignement du Dar al-Fatwa sur les positions de capitales du Golfe, en particulier Riyad, dont le rapprochement avec Israël demeure une hypothèse de travail malgré le gel apparent du dossier depuis octobre 2023. La seconde évoque la volonté du mufti de combler le vide politique laissé par l’éclipse du leadership Hariri et de réinvestir un rôle d’arbitre dans la communauté sunnite. La troisième pointe la pression américaine, Washington poussant ouvertement Beyrouth à engager des discussions structurées avec Tel-Aviv sur la délimitation terrestre et le sort des positions contestées.
Reste que cette stratégie comporte des risques élevés pour l’institution religieuse elle-même. En se positionnant en faveur d’une option contestée par une part substantielle de l’opinion et par les forces armées de la résistance, le Dar al-Fatwa s’expose à un déficit de légitimité au sein même de sa base. Plusieurs membres du Conseil chariatique auraient exprimé leurs réserves face à la méthode employée, jugée brutale et contraire aux usages collégiaux de l’institution.
L’épisode illustre la profondeur des recompositions à l’œuvre dans le paysage libanais, où les frontières entre autorité religieuse, calcul partisan et diplomatie régionale se brouillent. Il signale aussi que la question de la négociation directe, longtemps reléguée au statut d’hypothèse théorique, s’installe désormais au cœur du débat politique national. Selon Al Akhbar.
Pour aller plus loin
Liban : le silence d’Aoun et Salam face au communiqué de Washington · Procès Netanyahu : Herzog refuse la grâce et plaide la médiation · Liban : la FINUL quittera le Sud le 31 décembre prochain

Be the first to comment on "Liban : Derian pousse le Conseil chariatique à soutenir la négociation directe avec Israël"