Syrie : les capitaux du Golfe affluent pour reconstruire Damas

A minaret rises among the ruins of buildings in war-torn Damascus, Syria.Photo : Baraa Obied / Pexels

La reconstruction de la Syrie entre dans une phase décisive avec l’offensive diplomatique du président Ahmed al-Charaa auprès des bailleurs du Golfe. Au terme d’une visite de trois jours dans plusieurs capitales de la péninsule arabique, le chef de l’État syrien revient avec un objectif clair : mobiliser des capitaux susceptibles de relancer une économie laminée par plus d’une décennie de guerre. Damas espère convertir l’intérêt politique de ses voisins en engagements financiers concrets, alors que des pans entiers du territoire restent à l’état de ruines.

Un pays dévasté à la recherche de capitaux

Le bilan humain et matériel du conflit syrien dépasse l’entendement. Des millions d’habitants demeurent déplacés, à l’intérieur des frontières ou réfugiés dans les pays limitrophes, et plusieurs quartiers des principales villes n’ont jamais été relevés. Les besoins en logements, en réseaux d’eau, en électricité et en infrastructures de santé se chiffrent en dizaines de milliards de dollars selon les estimations onusiennes accumulées depuis 2017. Faute d’un plan multilatéral cohérent, les nouvelles autorités syriennes misent sur les fonds souverains et les conglomérats privés du Golfe pour combler le vide.

L’enjeu dépasse la simple reconstruction matérielle. Pour Ahmed al-Charaa, attirer Riyad, Abou Dabi ou Doha dans le financement de Damas, c’est aussi inscrire la Syrie post-Assad dans un nouvel équilibre régional. La levée progressive de certaines sanctions occidentales, conjuguée à la prudence des banques internationales, laisse aux acteurs du Conseil de coopération du Golfe (CCG) un boulevard pour s’imposer comme partenaires de référence. Reste que les arbitrages d’investissement obéissent à une logique de rentabilité et de visibilité politique qui ne recoupe pas toujours les priorités sociales du pays.

Des projets vitrines plutôt que des logements sociaux

C’est précisément ce décalage que pointent plusieurs Damascènes interrogés sur place. Les premiers projets évoqués par les investisseurs du Golfe portent sur des tours d’affaires, des complexes hôteliers ou des aménagements urbains haut de gamme, dans des secteurs encore préservés de la capitale. À l’inverse, les quartiers périphériques ravagés par les combats, où vivaient les classes populaires avant 2011, restent à l’écart des plans présentés. Pour des habitants qui survivent sans eau courante régulière ni électricité stable, l’image de gratte-ciels en projet sonne comme une promesse hors-sol.

Cette dissonance n’est pas inédite. Elle rappelle les schémas observés à Beyrouth après la guerre civile libanaise, où la reconstruction du centre-ville par des opérateurs privés avait été critiquée pour avoir privilégié l’attractivité au détriment du tissu résidentiel. À Damas, le risque est d’autant plus sensible que le pouvoir issu de la transition cherche à asseoir sa légitimité auprès d’une population appauvrie et méfiante. Concrètement, l’absence d’un cadre public fort de planification urbaine pourrait laisser les investisseurs sélectionner les actifs les plus rentables sans contrepartie sociale.

Le Golfe, arbitre de la reconstruction syrienne

Les monarchies du Golfe abordent ce dossier avec des intérêts différenciés. L’Arabie saoudite y voit l’occasion de consolider son retour diplomatique au Levant, après la réintégration de la Syrie dans la Ligue arabe. Les Émirats arabes unis, qui avaient maintenu un canal avec Damas dès 2018, cherchent à valoriser leur expertise logistique et portuaire. Le Qatar, longtemps en retrait, ajuste sa position à mesure que la nouvelle équipe au pouvoir consolide ses appuis régionaux. Cette configuration place les capitales du CCG en position d’arbitres de fait du calendrier de reconstruction.

Pour les autorités syriennes, l’équation est délicate. Il s’agit d’attirer suffisamment de capitaux sans céder une part excessive de souveraineté économique sur des secteurs stratégiques comme l’énergie, les télécommunications ou les ports. Par ailleurs, la dépendance vis-à-vis d’un nombre restreint de bailleurs expose Damas aux variations de l’agenda diplomatique régional. Les prochains mois diront si les annonces de la tournée présidentielle se traduisent en projets décaissés, ou si elles resteront, comme tant d’autres, des promesses suspendues à des conditions politiques mouvantes.

Les Syriens, eux, attendent des chantiers concrets dans les quartiers qu’ils ont fuis ou retrouvés en partie détruits. La crédibilité du processus de reconstruction se jouera moins dans les conférences d’investisseurs que dans la capacité du pouvoir à orienter les capitaux du Golfe vers les besoins de base. Selon RFI Moyen-Orient.

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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