L’influence américaine en Irak traverse une phase de reflux que peu d’analystes auraient anticipée il y a dix ans. Le pays, longtemps présenté comme la pièce maîtresse de la stratégie de Washington au Moyen-Orient, échappe progressivement à l’orbite occidentale au profit d’un environnement régional dominé par les équilibres iraniens, turcs et, plus discrètement, chinois. Le constat dressé par la presse libanaise pointe une série d’indicateurs convergents qui traduisent un affaiblissement structurel, et non conjoncturel, du poids de l’administration américaine à Bagdad.
Un retrait militaire qui acte la fin d’une ère
L’accord conclu entre les autorités irakiennes et la coalition internationale dirigée par les États-Unis prévoit la fin de la mission de combat sur le sol national, avec un calendrier de redéploiement étalé jusqu’en 2026. Cette perspective, longtemps repoussée par les administrations successives à Washington, a fini par s’imposer sous la pression conjuguée du Parlement irakien et des factions armées du Hachd al-Chaabi. Les bases qui hébergeaient encore plusieurs milliers de soldats américains font désormais l’objet d’un transfert progressif aux forces de sécurité irakiennes.
Concrètement, la marge de manœuvre opérationnelle du Pentagone se réduit. Les frappes ponctuelles attribuées à des groupes armés pro-iraniens contre des positions américaines, notamment à Aïn al-Assad et dans la région d’Erbil, ont régulièrement mis le commandement américain face à un dilemme : riposter au risque d’embraser le terrain politique, ou absorber les coups au prix d’une érosion d’image. Cette équation, intenable sur la durée, a précipité la décision de désengagement.
Un champ politique recomposé autour de Téhéran
Sur le plan intérieur, la formation du gouvernement de Mohammed Chia al-Soudani en octobre 2022 a marqué une bascule. Le Cadre de coordination, coalition rassemblant les principales formations chiites proches de la République islamique d’Iran, occupe désormais le cœur du pouvoir exécutif. Les forces politiques traditionnellement perçues comme proches de Washington, à commencer par le courant sadriste après son retrait du Parlement, ont laissé un espace que les composantes pro-iraniennes ont méthodiquement investi.
Cette recomposition se lit dans les nominations aux postes de souveraineté, dans l’orientation de la politique économique et dans la gestion des dossiers sensibles que sont l’énergie, les paiements internationaux et la lutte contre la corruption. Les pressions exercées par le Trésor américain sur le système bancaire irakien, notamment à travers les restrictions sur les transferts en dollars, ont produit l’effet inverse de celui escompté : Bagdad a multiplié les démarches pour diversifier ses canaux financiers, en particulier vers le yuan et l’euro, afin de contourner les goulots d’étranglement imposés par la Réserve fédérale.
Diplomatie régionale et nouveaux partenariats
La séquence diplomatique ouverte par la normalisation entre Riyad et Téhéran, en mars 2023 sous médiation chinoise, a directement profité à la diplomatie irakienne. Bagdad, qui avait abrité plusieurs cycles de négociations préalables, s’est repositionné comme acteur d’équilibre régional, réduisant d’autant la dépendance vis-à-vis du parapluie sécuritaire américain. Les visites de hauts responsables irakiens à Pékin et à Moscou, ainsi que la signature de contrats énergétiques d’envergure avec des consortiums chinois dans le sud du pays, illustrent cette diversification.
Reste que l’Irak n’a pas rompu avec Washington. Les exportations pétrolières restent largement libellées en dollars, l’aviation civile dépend d’équipements américains et plusieurs ministères continuent de coopérer techniquement avec les agences fédérales. La relation s’est transformée en partenariat asymétrique mais résiduel, où l’Amérique conserve des leviers économiques sans plus disposer de capacité d’orientation politique.
Pour les chancelleries du Golfe et les capitales européennes, l’enjeu est désormais de comprendre la nouvelle grammaire du pouvoir à Bagdad, où les décisions stratégiques se négocient entre Najaf, Téhéran et un cercle restreint de chefs de factions armées. La séquence à venir, marquée par les législatives et les arbitrages budgétaires sur les hydrocarbures, dira si ce reflux américain se mue en éclipse durable. Selon Al Akhbar.
Pour aller plus loin
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