La Société nationale des hydrocarbures (SNH) commence à tirer les conséquences comptables d’une opération capitale restée en suspens. Dans ses états financiers arrêtés au titre de l’exercice 2025, l’entreprise publique camerounaise a passé une provision de 10,765 milliards de FCFA sur les 26,9 milliards versés pour acquérir 10 % du capital de la Cameroon Oil Transportation Company (Cotco), gestionnaire du tronçon camerounais de l’oléoduc Tchad-Cameroun. Cette dépréciation, équivalente à 40 % des sommes engagées, traduit l’incertitude qui pèse désormais sur le dénouement d’un accord signé en avril 2023 avec Savannah Midstream Investment Limited (SMIL), filiale du britannique Savannah Energy.
Selon le commissaire aux comptes de la SNH, la créance figure désormais parmi les « autres créances » du bilan, assortie de cette provision partielle. L’écriture n’entérine pas une perte définitive. Elle acte cependant l’exposition financière de la société publique sur des fonds transférés sans contrepartie effective en titres, près de trois ans après la signature de la convention. À 44,9 millions de dollars, l’opération devait porter la participation directe du Cameroun dans Cotco de 5,17 % à 15,17 %, et consolider le poids de Yaoundé dans la gouvernance de l’infrastructure reliant les champs de Doba au terminal maritime de Kribi.
Une transaction née de la rupture Exxon-Savannah
Le dossier remonte à décembre 2022, lorsque Savannah Energy annonce le rachat des actifs pétroliers d’ExxonMobil au Tchad et au Cameroun. L’opération englobe les 40 % détenus par la major américaine dans Esso Exploration and Production Chad Inc. (EEPCI), exploitant du bassin de Doba, ainsi que ses participations dans Tchad Oil Transportation Company (Totco), gestionnaire du tronçon tchadien du pipeline, et dans Cotco côté camerounais. N’Djamena rejette immédiatement la transaction, estimant qu’elle contrevient aux clauses du consortium de Doba, puis procède à la nationalisation des actifs concernés.
C’est dans ce climat que la SNH scelle, le 19 avril 2023, sa convention d’achat avec SMIL. Pour Yaoundé, l’opportunité paraît stratégique : accroître la présence nationale dans une infrastructure d’export dont dépendent les recettes pétrolières des deux pays voisins. Mais l’initiative est perçue à N’Djamena comme une reconnaissance implicite des droits que Savannah Energy revendique sur les actifs contestés. Le Tchad rappelle son ambassadeur au Cameroun pour consultations dès avril 2023, ouvrant une crise diplomatique brève mais lourde de conséquences.
Un compromis politique qui laisse la SNH en suspens
Les négociations bilatérales entre Yaoundé et N’Djamena ont ensuite permis de dessiner une architecture actionnariale de compromis. Dans le schéma soutenu par les deux capitales, le Cameroun devait voir sa participation dans Cotco portée à 25,17 %, contre 5,17 % initialement, via un transfert de 20 % du capital. La partie tchadienne, elle, conserve une position dominante à travers SHT Overseas Petroleum et Tchad Petroleum Company. Pour N’Djamena, Savannah Energy, exclue du consortium exploitant Doba, ne peut plus légitimement figurer au tour de table de Cotco.
Ce règlement politique n’a toutefois jamais tranché le sort juridique des 10 % que la SNH pensait acquérir auprès de SMIL. Le paiement a été effectué, mais les actions n’ont pas été transférées. Le blocage, longtemps traité comme un dossier diplomatique, bascule désormais dans le champ comptable. En provisionnant 40 % de la créance, la SNH signale à ses partenaires financiers et à l’État actionnaire que l’issue reste incertaine, sans pour autant considérer l’intégralité des 26,9 milliards de FCFA comme irrécouvrable.
Plusieurs voies de sortie pour un dossier verrouillé
Le dénouement pourrait emprunter plusieurs chemins. Une levée des obstacles actionnariaux permettrait encore un transfert effectif des titres à la SNH. À défaut, les parties pourraient s’entendre sur un remboursement total ou partiel des fonds versés, une compensation en nature, ou un règlement négocié intégrant l’ensemble des différends opposant Savannah Energy aux autorités tchadiennes. Chacun de ces scénarios suppose toutefois un alignement préalable entre Yaoundé, N’Djamena et Londres, siège du groupe britannique.
En attendant, la société publique camerounaise assume seule l’exposition financière. La provision de 10,765 milliards de FCFA constitue le premier signal comptable d’une opération présentée en 2023 comme un levier de souveraineté sur une infrastructure pétrolière régionale, et qui pourrait, faute d’issue rapide, se traduire par une érosion progressive des sommes engagées. Selon Investir au Cameroun.
Pour aller plus loin
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