La révélation vient d’un journal résolument critique de Riyad, mais elle s’inscrit dans une séquence connue. Depuis plusieurs années, le royaume saoudien a pris ses distances avec Saad Hariri, ancien chef du gouvernement libanais et figure historique du courant sunnite du 14-Mars. D’après Al Akhbar, le chef de la diplomatie saoudienne, Yazid ben Farhan, aurait porté auprès de l’administration américaine une demande précise : inscrire l’ancien Premier ministre sur la liste des sanctions du Trésor. L’information, si elle se confirmait, marquerait un basculement stratégique dans la manière dont Riyad gère son héritage libanais.
Une rupture consommée entre Riyad et le clan Hariri
La relation entre la maison des Saoud et la famille Hariri fut longtemps l’un des piliers de l’influence saoudienne au Levant. Rafic Hariri, assassiné en 2005, avait bâti sa fortune dans le royaume avant de dominer la scène politique libanaise. Son fils Saad a hérité de ce capital politique et financier, mais l’a vu se déliter à mesure que Mohammed ben Salmane redessinait les alliances régionales. L’épisode de novembre 2017, lorsque l’ancien Premier ministre avait annoncé sa démission depuis Riyad dans des conditions troubles, avait déjà révélé la crise de confiance.
Depuis, Saad Hariri s’est retiré de la vie politique active, annonçant en janvier 2022 le gel de sa participation aux élections législatives et le retrait du Courant du futur. Son exil partiel entre Abou Dhabi, Paris et Riyad n’a pas suffi à restaurer la confiance des dirigeants saoudiens, qui lui reprochent notamment sa gestion du dialogue avec le Hezbollah et son incapacité à endiguer l’influence iranienne au Liban.
Le levier des sanctions américaines
Passer par Washington plutôt que par une rupture diplomatique frontale traduit une méthode désormais rodée. Le Département du Trésor américain, à travers l’Office of Foreign Assets Control (OFAC), dispose d’un arsenal éprouvé au Liban : les sanctions y ont déjà frappé des figures liées au Hezbollah, mais aussi, en 2020, des personnalités chrétiennes comme Gebran Bassil, gendre de l’ex-président Michel Aoun. Une inscription de Saad Hariri emprunterait vraisemblablement les mêmes canaux, ceux de la lutte contre la corruption ou du financement d’entités désignées.
La démarche prêtée à Yazid ben Farhan, s’il fallait la valider, aurait une portée symbolique considérable. Elle reviendrait à faire tomber, par une voie extérieure, l’un des derniers noms qui incarnaient encore l’alliance historique entre le sunnisme politique libanais et la monarchie saoudienne. Pour Riyad, il s’agirait aussi de signaler que le retrait de son ancien protégé de la scène politique ne suffit pas : la mise à l’écart doit être totale, y compris sur le plan financier et réputationnel.
Un Liban sous pression, entre vide institutionnel et recomposition
La révélation intervient dans un contexte libanais toujours marqué par la crise économique la plus grave depuis l’indépendance et par les séquelles de la guerre entre Israël et le Hezbollah. Le pays du Cèdre peine à reconstituer un exécutif stable et dépend étroitement des soutiens extérieurs, notamment du Golfe, pour espérer une relance. Dans ce paysage, le sort réservé à Saad Hariri sert de baromètre des rapports de force régionaux.
Riyad, en parallèle, a réinvesti la scène libanaise par d’autres relais, en soutenant l’élection du président Joseph Aoun début 2025 et en appuyant certaines figures technocratiques. Cette diplomatie de contournement suppose de neutraliser les anciens acteurs. La rumeur d’un ciblage américain de l’ancien Premier ministre, qu’elle aboutisse ou non, exerce déjà un effet dissuasif sur toute tentative de retour politique de sa part.
Reste que la démarche décrite comporte des risques pour Riyad. Sanctionner un ex-Premier ministre sunnite, protégé un temps par le royaume, pourrait heurter une partie de l’opinion arabe et affaiblir davantage un camp sunnite libanais déjà fragmenté. Washington, de son côté, n’a intérêt à jouer cette carte que si elle sert ses propres objectifs de pression sur le Hezbollah et sur Téhéran. Selon Al Akhbar, la requête saoudienne est bien sur la table américaine.
Pour aller plus loin
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