Yémen : Doha quitte son rôle de médiateur et rejoint Riyad

Scenic view of Doha city skyline with traditional dhow boat at dusk along the waterfront.Photo : Natalya Rostun / Pexels

Le Qatar tourne la page d’une décennie de médiation au Yémen. Selon les informations rapportées par le quotidien libanais Al Akhbar, Doha aurait renoncé à son rôle de canal discret entre l’Arabie saoudite et le mouvement Ansar Allah, plus connu sous le nom de Houthis, pour se ranger désormais dans le camp de Riyad. Ce repositionnement, s’il se confirme sur la durée, referme une séquence diplomatique ouverte lors des différentes tentatives de désescalade dans la péninsule Arabique et modifie sensiblement la géographie des bons offices régionaux.

Une médiation devenue intenable

Depuis le déclenchement de l’intervention militaire de la coalition arabe au Yémen en 2015, le Qatar avait tenté de préserver un espace d’entregent, y compris après sa brève participation initiale aux opérations. La crise du Golfe de 2017, qui l’avait opposé pendant plus de trois ans à l’Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis, à Bahreïn et à l’Égypte, avait paradoxalement renforcé ce profil d’acteur autonome, capable de dialoguer avec des interlocuteurs que Riyad refusait de rencontrer directement. La réconciliation d’Al-Ula, actée début 2021, avait rebattu les cartes sans totalement effacer cette singularité qatarie.

Le tournant décrit par la presse arabophone tient à un choix stratégique clair. Doha aurait renoncé à jouer les intermédiaires entre le pouvoir de fait à Sanaa et la monarchie saoudienne, préférant afficher une convergence sans ambiguïté avec la ligne défendue par le prince héritier Mohammed ben Salmane. Le contexte régional, marqué par la guerre menée par Israël dans la bande de Gaza depuis octobre 2023 et par les opérations houthies en mer Rouge, aurait rendu intenable l’ambivalence antérieure.

La mer Rouge, ligne de fracture

Les attaques menées par les forces d’Ansar Allah contre le trafic maritime dans le détroit de Bab el-Mandeb ont profondément modifié la perception qatarie du dossier yéménite. Ces opérations, présentées par Sanaa comme un soutien à la population palestinienne, ont contraint plusieurs armateurs à contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance, avec des conséquences directes sur les coûts logistiques et sur la sécurité énergétique du Golfe. Or le Qatar, premier exportateur mondial de gaz naturel liquéfié, dépend étroitement de la stabilité de ces routes maritimes pour acheminer ses cargaisons vers l’Asie et l’Europe.

Riyad, de son côté, poursuit un délicat exercice de désengagement du bourbier yéménite tout en cherchant à sécuriser sa frontière méridionale. La feuille de route négociée sous parrainage onusien et omanais avec les Houthis reste suspendue à la conjoncture régionale. En s’alignant sur les positions saoudiennes, Doha renforce le poids diplomatique de Mohammed ben Salmane face aux différents acteurs yéménites, y compris le Conseil de direction présidentiel installé à Aden.

Un Conseil de coopération du Golfe recomposé

Ce repositionnement s’inscrit dans une dynamique plus large de resserrement des rangs au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG). L’après-Al-Ula avait laissé subsister des divergences discrètes entre Doha, Riyad et Abou Dhabi, notamment sur les Frères musulmans, sur la relation avec l’Iran ou sur la gestion du dossier syrien. La séquence ouverte par la guerre à Gaza a réactivé une solidarité de bloc, chaque capitale du Golfe cherchant à peser sur l’après-conflit et sur la reconfiguration des couloirs commerciaux régionaux.

Pour Ansar Allah, la perte d’un canal qatari représente un affaiblissement diplomatique tangible. Le mouvement, qui contrôle Sanaa et une large partie du nord du pays, perd un interlocuteur capable de porter ses messages dans des enceintes où l’Arabie saoudite n’a pas d’accès direct. Reste à mesurer l’ampleur réelle du basculement : plusieurs analystes du Golfe estiment que Doha conservera des relais informels, ne serait-ce que pour préserver sa capacité de médiation future dans d’autres théâtres régionaux, du Liban à la Corne de l’Afrique.

Ce recentrage qatari illustre la difficulté croissante des puissances moyennes du Golfe à tenir simultanément un rôle de médiateur et une posture d’alignement stratégique. La séquence à venir dira si ce basculement se traduit par une accélération du règlement politique au Yémen ou, au contraire, par un durcissement des postures entre Sanaa et Riyad. Selon Al Akhbar, la décision de Doha marque en tout état de cause la fin d’une exception diplomatique.

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About the Author

Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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