L’annonce de l’exécution de trois migrants éthiopiens en Arabie saoudite a déclenché une vague d’inquiétude au sein des communautés tigréennes de la diaspora et des organisations de défense des droits humains. Les trois hommes, condamnés pour des affaires liées au trafic de stupéfiants, étaient incarcérés à la prison de Khamis Mushait, dans la province d’Assir, au sud-ouest du royaume. Soixante-cinq de leurs compatriotes, originaires de la même région du nord de l’Éthiopie, attendent désormais leur tour dans le couloir de la mort. Tous ont quitté le Tigré pendant ou après le conflit de 2020-2022 qui a dévasté cette province.
Le Tigré, terre d’exil après la guerre
La région tigréenne, théâtre d’une guerre civile particulièrement meurtrière entre les forces fédérales éthiopiennes et le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), reste exsangue. Les destructions d’infrastructures, l’effondrement agricole et le blocus humanitaire ont poussé des dizaines de milliers de jeunes à emprunter la route migratoire de l’est, via Djibouti, le Yémen, puis la frontière saoudienne. Ce corridor, l’un des plus dangereux au monde, alimente depuis des années une main-d’œuvre clandestine dans les monarchies du Golfe.
Une fois sur le sol saoudien, les migrants sans papiers se retrouvent exposés à l’arbitraire judiciaire. Beaucoup tombent dans des réseaux de trafic, parfois comme simples mules, sans toujours mesurer la portée des peines encourues. Le royaume applique la charia dans sa lecture la plus stricte aux infractions liées aux stupéfiants, et la décapitation reste la sanction de référence. Selon des organisations internationales, le nombre d’exécutions y a connu une hausse marquée ces dernières années, avec une surreprésentation des ressortissants étrangers, notamment africains et sud-asiatiques.
Une diplomatie consulaire défaillante
Le sort des soixante-cinq Tigréens encore détenus pose la question de la protection consulaire offerte par Addis-Abeba à ses ressortissants. Plusieurs familles, contactées par des avocats et des militants, déplorent l’absence de visites diplomatiques régulières et la difficulté à obtenir des informations sur l’état des procédures. Les rapports entre le gouvernement fédéral éthiopien et la province du Tigré, encore convalescente après l’accord de Pretoria de novembre 2022, compliquent la prise en charge politique du dossier.
L’Arabie saoudite, premier partenaire commercial du Golfe pour l’Éthiopie, demeure également un employeur massif de domestiques et d’ouvriers éthiopiens, légaux ou non. Riyad et Addis-Abeba ont signé plusieurs accords de rapatriement ces dernières années, sans pour autant mettre fin aux abus documentés contre les migrants. La question des condamnés à mort dépasse le seul registre judiciaire pour s’inscrire dans une relation bilatérale asymétrique, où l’Éthiopie a peu de leviers face à un royaume qui exporte capitaux et hydrocarbures.
Pression internationale et angle mort africain
Plusieurs ONG, dont Reprieve et le European Saudi Organisation for Human Rights, ont alerté sur la cadence des exécutions et la nature expéditive des procès, souvent menés sans interprète qualifié ni avocat indépendant pour les ressortissants étrangers. Les confessions, parfois obtenues sous la contrainte, servent fréquemment de pièce maîtresse. Pour les détenus tigréens, la barrière linguistique et l’isolement aggravent ces vulnérabilités structurelles.
La question dépasse le cas éthiopien. La péninsule Arabique compte plusieurs centaines de condamnés à mort originaires d’Afrique subsaharienne, principalement du Nigeria, du Kenya, de l’Éthiopie et de la Somalie. Les chancelleries africaines, à de rares exceptions près, peinent à coordonner une réponse diplomatique cohérente face aux exécutions. Aucune initiative panafricaine n’a, à ce jour, permis d’obtenir un moratoire ou un mécanisme bilatéral renforcé sur les peines capitales visant les ressortissants du continent.
Reste que la médiatisation récente des trois exécutions pourrait contraindre Addis-Abeba à sortir de sa réserve. Les communautés tigréennes de la diaspora, particulièrement actives en Amérique du Nord et en Europe, ont lancé plusieurs campagnes pour réclamer la suspension immédiate des sentences encore non exécutées et l’ouverture de négociations avec Riyad. Le temps joue contre les soixante-cinq détenus de Khamis Mushait, dont certains pourraient être exécutés dans les prochaines semaines sans préavis aux familles. Selon Le Monde Afrique.
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