Le communiqué publié par Eramet le 12 octobre 2026 a confirmé une augmentation de capital de 500 millions d’euros destinée, pour l’essentiel, à conforter la trésorerie d’un groupe qui a essuyé une perte nette de 477 millions d’euros sur l’exercice 2025. L’opération a surtout une conséquence capitalistique majeure : l’État français, qui détient déjà 27,1 % du capital, s’installera devant la famille Duval et deviendra l’actionnaire de référence. En assemblée générale, ses droits de vote effectifs resteront plafonnés à 49 %, un seuil qui rapproche l’actionnaire public du contrôle sans en franchir formellement la ligne.
Une recapitalisation adossée à la stratégie européenne des métaux critiques
Le mouvement s’inscrit dans un agenda plus large. Depuis l’adoption du Critical Raw Materials Act par l’Union européenne en 2024, Paris cherche à sécuriser l’amont des chaînes de valeur stratégiques, du nickel calédonien au lithium argentin, en passant par le manganèse gabonais. Eramet concentre une part singulière de ces actifs : il opère la mine de Moanda, l’un des plus grands gisements de manganèse à haute teneur au monde, et développe en parallèle le lithium en Argentine ainsi que le nickel en Indonésie. Reprendre pied au capital, c’est pour l’État français s’assurer que les arbitrages d’allocation entre ces géographies ne lui échappent pas.
Côté bilan, la perte de 2025 n’est pas anodine. Elle intervient après plusieurs exercices où la volatilité des cours du manganèse et du nickel a pesé sur la génération de trésorerie du groupe. Le manganèse, principal moteur historique d’Eramet, reste exposé aux cycles de la sidérurgie chinoise, premier débouché mondial. Dans ce contexte, la montée de l’État relève autant d’un soutien financier défensif que d’une consolidation politique.
Comilog, pièce maîtresse du dispositif gabonais
Pour Libreville, l’équation est délicate. La Compagnie minière de l’Ogooué (Comilog), détenue à 63,7 % par Eramet et à 28,9 % par la République gabonaise, demeure le premier contribuable privé du pays et le pivot d’une industrie du manganèse qui place le Gabon au deuxième rang mondial des producteurs, derrière l’Afrique du Sud. Les expéditions assurent une part significative des recettes d’exportation hors hydrocarbures et nourrissent, par ricochet, la ligne du Transgabonais exploitée par la Setrag, autre filiale du groupe.
Le protocole signé le 20 juillet 2026 à l’Élysée entre les autorités gabonaises et Eramet a formalisé une ambition de transformation locale : porter l’étude de projets industriels à une capacité pouvant atteindre 700 000 tonnes de minerai traité par an d’ici fin 2031. L’enjeu est réel pour un pays qui exporte historiquement l’essentiel de son manganèse à l’état brut ou faiblement enrichi. Le texte conditionne toutefois cette montée en gamme à un préalable : la fourniture d’énergie compétitive, à la charge de l’État gabonais.
Le verrou énergétique
C’est probablement là que se joue le plus difficile. Le mix électrique gabonais, dominé par l’hydraulique et le gaz, reste contraint, et plusieurs projets structurants, dont les barrages de l’Impératrice Eugénie Djoumah et de Kinguélé Aval, n’ont pas encore atteint leur pleine production. Transformer 700 000 tonnes de minerai suppose des unités métallurgiques fortement consommatrices, difficiles à alimenter sans une programmation énergétique crédible, chiffrée et calendée.
Un rapport de force redéfini pour Libreville
La prise de contrôle rampante par Paris modifie la nature du dialogue. Jusqu’ici, le Gabon traitait avec un groupe coté, dont la logique restait d’abord financière. Désormais, l’interlocuteur de référence sera un État doté d’objectifs géopolitiques explicites. Ike Ngouoni, ancien porte-parole de la présidence sous Ali Bongo, résume ainsi la bascule dans une publication relayée par Gabon Review : « Pour la France, c’est un geste assumé de souveraineté minière. »
L’analyste prolonge son diagnostic en soulignant la nouvelle grammaire des négociations : « Jusqu’ici, Libreville négociait avec un actionnariat industriel. Désormais, c’est avec Paris. »
La fenêtre d’opportunité pour Libreville tient à la convergence des calendriers. L’augmentation de capital se joue au moment précis où le Gabon, engagé dans une transition politique depuis le changement de régime d’août 2023, cherche à redéfinir ses contrats miniers et à renégocier la part de valeur captée localement. Obtenir un adossement ferme à des investissements chiffrés, assortis d’un calendrier d’exécution, suppose de transformer la montée française au capital en levier plutôt qu’en contrainte. Les semaines qui suivront la clôture de l’opération diront si Comilog devient le laboratoire d’un nouveau modèle industriel ou simplement une variable d’ajustement de la stratégie européenne des métaux critiques.
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