Est de la RDC : Kabila associé à une alliance rebelle visant Tshisekedi

Aerial view of city under a bright blue sky with scattered clouds.Photo : Vika Glitter / Pexels

L’information circule depuis plusieurs heures et secoue déjà la scène politique congolaise : Joseph Kabila, chef de l’État de la République démocratique du Congo entre 2001 et 2019, prendrait la direction d’une structure politico-militaire regroupant plusieurs mouvements armés, dont le M23, pour contester le pouvoir de Félix Tshisekedi. Aucune confirmation officielle n’est venue, à ce stade, du camp de l’ancien président, ni du gouvernement de Kinshasa. Mais la seule évocation d’un tel basculement rebat les cartes d’une guerre devenue, en moins de trois ans, le conflit le plus lourd d’Afrique centrale.

Un ancien chef d’État rattrapé par le conflit de l’Est

Joseph Kabila a quitté le palais de la Nation en janvier 2019, après une transition contestée au profit de Félix Tshisekedi. Sénateur à vie en vertu de la Constitution congolaise, il s’était retiré de la vie publique visible, partageant son temps entre son exploitation agricole de Kingakati, à l’est de Kinshasa, et de longs séjours à l’étranger, notamment en Afrique du Sud. Depuis la rupture de la coalition FCC-CACH en 2020, son parti, le Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD), est passé dans une opposition de plus en plus frontale au président Tshisekedi.

Le rapprochement supposé avec le Mouvement du 23 mars constituerait un saut qualitatif. Jusqu’ici, les cadres kabilistes avaient toujours réfuté toute connivence avec un groupe armé que Kinshasa qualifie officiellement de « terroriste » depuis 2023. L’annonce d’un commandement assuré par l’ancien président transformerait un soupçon politique en engagement assumé, avec des conséquences judiciaires immédiates : la législation congolaise punit lourdement la collusion avec un mouvement insurrectionnel, et la levée de l’immunité d’un sénateur à vie deviendrait un enjeu de confrontation institutionnelle.

L’ombre portée de l’Alliance Fleuve Congo

La coalition évoquée n’est pas sans antécédent. En décembre 2023, l’ancien président de la Commission électorale nationale indépendante, Corneille Nangaa, avait annoncé depuis Nairobi la création de l’Alliance Fleuve Congo (AFC), plateforme politico-militaire explicitement adossée au M23. Cette structure se présente depuis comme une alternative politique à Félix Tshisekedi et revendique un projet de refondation de l’État. Un ralliement de Joseph Kabila à ce type d’architecture, ou à une entité élargie, lui donnerait soudainement une épaisseur politique considérable, en lui adjoignant un réseau d’anciens hauts gradés, de gouverneurs et de parlementaires encore nombreux dans l’appareil d’État.

Sur le terrain, les rapports de force se sont profondément déplacés. Le M23 contrôle, depuis début 2024, de larges portions du Nord-Kivu, dont la ville stratégique de Goma est tombée début 2025, suivie de Bukavu, au Sud-Kivu. Les Nations unies estiment à plus de sept millions le nombre de déplacés internes dans l’est du pays, un record continental. Les Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC), appuyées par des contingents de la SADC, des supplétifs wazalendo et plusieurs sociétés militaires privées, peinent à reconstituer une ligne de front cohérente.

Kinshasa, Kigali et le pari régional

Pour Félix Tshisekedi, l’hypothèse d’un adversaire politique de ce calibre adossé à la rébellion complique une équation déjà dégradée. Le président congolais a bâti son second mandat, obtenu en décembre 2023 avec plus de 73 % des voix, sur une ligne de fermeté à l’égard de Kigali, accusé par le groupe d’experts de l’ONU de soutenir militairement le M23. Les processus de Luanda, parrainés par l’Angolais João Lourenço, puis repris par la médiation togolaise après le retrait angolais de mars 2025, n’ont pas produit de cessez-le-feu durable.

Un engagement politique explicite de Joseph Kabila offrirait au M23 ce qui lui manque le plus : une légitimité congolaise face à l’accusation d’être un instrument rwandais. À l’inverse, il exposerait l’ancien président à une mise au ban diplomatique, à l’heure où plusieurs capitales occidentales et africaines ont durci leur position à l’égard des parrains présumés du mouvement. Reste que, sur le papier, aucun document signé, aucune apparition publique n’est venue étayer l’information. La prudence s’impose donc sur la portée réelle d’une annonce qui, en l’état, relève encore d’une recomposition en cours plus que d’un fait accompli.

Dans les prochains jours, deux signaux seront déterminants : une prise de parole directe de Joseph Kabila, dont le silence prolongé alimente toutes les lectures, et la réaction du parquet général près la Cour de cassation, seul habilité à ouvrir une procédure contre un sénateur à vie. De ces deux variables dépendra la nature exacte de la crise qui s’ouvre à Kinshasa.

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Fatoumata Sow
Analyste géopolitique, Fatoumata Sow est experte des dynamiques sécuritaires au Sahel et dans la Corne de l'Afrique. Elle a travaillé plusieurs années comme chercheuse dans des think tanks panafricains avant de rejoindre la presse. Ses analyses croisent les dimensions militaire, humanitaire et diplomatique des conflits régionaux.

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