L’Iran propose au Sénégal un partenariat drones, IA et énergie

Aerial drones in a field, showcasing modern agricultural technology and landscape.Photo : Magda Ehlers / Pexels

Le projet iranien d’adosser au Sénégal une partie de sa diplomatie technologique en Afrique dépasse largement le symbole. En proposant à Dakar un partenariat couvrant les drones agricoles, l’intelligence artificielle et l’énergie, Téhéran avance sur un terrain où le pays ouest-africain reste très lié à ses partenaires occidentaux, chinois et golfiens. L’annonce, encore floue dans ses contours contractuels, oblige à poser la question du cadre juridique bilatéral, du périmètre industriel et des risques d’exposition aux sanctions extraterritoriales américaines.

Un rapprochement Dakar-Téhéran aux ressorts anciens

Les relations entre le Sénégal et la République islamique d’Iran ont connu des cycles contrastés depuis les années 2000. Dakar avait rompu ses relations diplomatiques avec Téhéran en 2011, après avoir soupçonné une implication iranienne dans la livraison d’armes retrouvées sur son sol et destinées à des groupes actifs en Casamance. Les deux capitales ont progressivement renoué, dans un cadre essentiellement économique et confessionnel, sans jamais retrouver l’intensité politique antérieure.

La proposition actuelle intervient dans un contexte où Téhéran cherche à desserrer son isolement par une diplomatie des infrastructures et des transferts de savoir-faire. L’Iran a signé en 2023 son adhésion complète à l’Organisation de coopération de Shanghai et a rejoint les BRICS élargis au 1er janvier 2024, deux cadres dans lesquels la projection technologique vers l’Afrique est explicitement présentée comme un levier d’influence.

Drones agricoles et IA : un contenu industriel à préciser

La catégorie des drones agricoles recouvre, dans l’industrie iranienne, des aéronefs civils de pulvérisation et de cartographie dont la base technologique est souvent partagée avec des programmes militaires. Cette porosité technique est précisément ce qui expose les transferts iraniens aux régimes de contrôle à l’exportation, notamment aux listes gérées par l’Office of Foreign Assets Control américain. Toute entreprise sénégalaise intégrée à une chaîne d’assemblage iranienne pourrait voir son accès au système bancaire en dollars compromis.

Le volet intelligence artificielle est tout aussi délicat. L’écosystème iranien de l’IA, structuré autour d’universités comme Sharif et Amirkabir, a développé des compétences réelles en vision par ordinateur et en traitement du langage persan. Son adaptation à des cas d’usage sénégalais, du wolof à la gestion des rendements agricoles dans le Bassin arachidier, suppose cependant des investissements lourds et un cadre de protection des données qui reste à construire côté sénégalais, où la Commission de protection des données personnelles (CDP) encadre encore prudemment les transferts transfrontaliers.

Énergie et arbitrage diplomatique sénégalais

Sur l’énergie, le périmètre du partenariat est encore moins défini. L’Iran dispose d’une industrie pétrolière et gazière de grande taille, mais ses capacités d’exportation d’équipements sont contraintes par les sanctions. Pour Dakar, qui a lancé en 2024 la production de son premier baril à Sangomar via Woodside et qui démarre le projet gazier Grand Tortue Ahmeyim avec BP et Kosmos Energy, un adossement à des technologies iraniennes dans l’amont pétrolier ou le raffinage serait un signal politique fort, difficilement compatible avec ses engagements envers ses partenaires occidentaux.

Le précédent le plus souvent cité en matière de coopération technologique iranienne en Afrique est celui du Venezuela, hors continent, où Téhéran a installé des capacités d’assemblage automobile et de raffinage. En Afrique, les expériences sont plus modestes : coopération agricole limitée avec le Zimbabwe, échanges universitaires avec l’Afrique du Sud, projets pharmaceutiques épisodiques. Aucune n’a atteint l’ampleur d’un hub régional.

Pour les autorités sénégalaises issues de l’alternance de mars 2024, portées par un discours de souveraineté économique, l’offre iranienne présente l’intérêt politique de diversifier les partenariats. Reste que l’équation financière, sécuritaire et diplomatique de ce rapprochement devra être posée publiquement si les discussions prennent corps, sous peine de fragiliser la crédibilité du pays auprès de ses bailleurs multilatéraux et de ses investisseurs énergétiques.

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Kouadio N'Guessan
Correspondant diplomatique, Kouadio N'Guessan suit les sommets africains, les négociations multilatérales et les relations bilatérales entre États du continent. Ancien attaché de presse dans une mission diplomatique, il apporte une connaissance fine des coulisses institutionnelles de la CEDEAO, de l'Union africaine et des partenariats Sud-Sud.

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