Accra fixe à 2030 la fin des exportations de brut non transformé

Intricate wooden scaffolding structure inside a well-lit underground cave or mine shaft.Photo : Andrius La Rotta / Pexels

Le Ghana entend fermer d’ici cinq ans le robinet de ses matières premières non transformées. L’annonce, formulée par le chef de l’État ghanéen lors du sommet Afrique organisé par le Financial Times dans la capitale britannique, trace une ligne politique nette : or, cacao, bauxite et minerais stratégiques ne devront plus quitter le pays sous forme brute à l’horizon 2030. La trajectoire visée est celle d’une économie qui cesse de vendre son sous-sol et ses plantations pour exporter des produits à plus forte valeur ajoutée.

Un virage ressourciste assumé par Accra

Le choix du mot « interdiction » marque une inflexion par rapport aux politiques incitatives qui dominaient jusqu’ici la stratégie industrielle ghanéenne. Depuis la découverte de pétrole offshore au large de Cape Three Points en 2007 et la montée en puissance du secteur minier, Accra oscillait entre fiscalité renforcée et incitations à la transformation locale, sans jamais menacer frontalement le modèle extractif. En posant un horizon contraignant, le président ghanéen fait basculer le pays dans une logique de souveraineté industrielle plus proche de celle expérimentée par Harare, Kinshasa ou Windhoek.

Le Ghana part d’une base économique étroite mais stratégique. Premier producteur d’or du continent depuis qu’il a ravi la couronne à l’Afrique du Sud en 2019, deuxième producteur mondial de cacao derrière la Côte d’Ivoire avec environ 650 000 à 800 000 tonnes selon les campagnes, le pays tire l’essentiel de ses recettes d’exportation d’une poignée de produits bruts. La bauxite d’Awaso, le manganèse de Nsuta et, désormais, les gisements de lithium d’Ewoyaa confiés en 2023 à Atlantic Lithium complètent un portefeuille minier que les autorités souhaitent voir alimenter des industries locales plutôt que des raffineries étrangères.

Un pari industriel adossé à des précédents africains contrastés

La démarche ghanéenne s’inscrit dans une séquence régionale qui a vu plusieurs capitales tenter de forcer la main aux investisseurs miniers. La République démocratique du Congo a interdit dès 2013 l’exportation de concentrés de cuivre et de cobalt, avec une application repoussée à plusieurs reprises faute de capacités de raffinage. Le Zimbabwe a imposé en 2022 une interdiction d’exportation du lithium brut, suivi par la Namibie en 2023 sur ses minerais critiques. Aucun de ces pays n’a encore réussi à bâtir une filière de transformation pleinement intégrée, ce qui souligne la difficulté de passer de l’injonction politique à la réalité industrielle.

Pour le cacao, le précédent le plus parlant reste celui d’Abidjan et d’Accra eux-mêmes. Les deux voisins ont lancé en 2019 l’Initiative Côte d’Ivoire-Ghana sur le cacao, assortie d’un différentiel de revenu décent de 400 dollars par tonne. Malgré ce dispositif, la transformation locale plafonne autour de 25 % de la production ghanéenne, loin des objectifs de 50 % affichés depuis une décennie. L’écart entre ambition et exécution sera l’un des juges de paix de la nouvelle doctrine présidentielle.

Un signal politique capté par toute la CEDEAO

L’annonce dépasse le cadre strictement ghanéen. En la formulant depuis Londres, devant un parterre d’investisseurs, de dirigeants et de bailleurs internationaux, Accra adresse un message aux chancelleries et aux conseils d’administration des majors minières présentes en Afrique de l’Ouest. Le Mali, le Burkina Faso et la Guinée ont déjà durci leur code minier depuis 2023, chacun à sa manière, et la CEDEAO travaille sur une harmonisation des politiques de contenu local. Un basculement ghanéen crédibiliserait l’idée d’un bloc régional capable d’imposer de nouvelles règles du jeu aux acheteurs asiatiques et européens de matières premières.

Reste la question des moyens. Transformer sur place suppose une électricité abondante et compétitive, un défi persistant pour un pays qui a connu plusieurs épisodes de délestages, dits dumsor, depuis 2012. Il faudra aussi mobiliser des capitaux industriels de long terme, souvent étrangers, dans un contexte où le Ghana sort tout juste d’un programme d’assistance du Fonds monétaire international signé en mai 2023 pour un montant de 3 milliards de dollars. Entre contrainte budgétaire, besoins en infrastructures et calendrier politique, la trajectoire 2030 impose à Accra une discipline d’exécution dont dépendra la crédibilité de sa nouvelle doctrine.

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Moussa Kéita
Spécialiste des matières premières et de la transition énergétique, Moussa Kéita suit les filières pétrolières, gazières et minières africaines. Il s'intéresse particulièrement à la gouvernance des ressources extractives, aux nouveaux projets d'hydrogène vert et aux tensions géopolitiques autour des minerais stratégiques comme le cobalt et le lithium.

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