Le retour annoncé de la chanteuse Assala Nasri sur une scène damascène, évoqué par le quotidien libanais Al Akhbar, s’inscrit dans une séquence politique et culturelle particulièrement sensible pour la Syrie. La capitale, sortie transformée du basculement de décembre 2024 et de la chute du régime Assad, cherche à redéfinir son rapport aux figures publiques qui ont accompagné, soutenu ou combattu le pouvoir déchu. L’évocation d’un concert à Damas remet au premier plan une artiste dont la trajectoire épouse, presque emblématiquement, les fractures d’une société encore convalescente.
Une diva syrienne au cœur des tensions mémorielles
Née à Damas et fille du compositeur Mostafa Nasri, Assala compte parmi les voix les plus écoutées du monde arabe depuis le début des années 1990. Installée en Égypte puis dans le Golfe, elle s’était très tôt distancée du régime de Bachar al-Assad, prenant fait et cause pour le soulèvement de 2011. Cet engagement lui avait valu retrait de la nationalité syrienne, procédures judiciaires et campagnes de dénigrement dans les médias officiels de l’époque. Pour une partie des Syriens de l’exil, elle a longtemps incarné une forme de fidélité artistique à la révolution.
Reste que sa position s’est nuancée au fil des années, entre déclarations conciliantes et tentatives de rapprochement avec un public resté au pays. La perspective de la voir chanter à nouveau à Damas, dans une Syrie désormais gouvernée par les autorités issues de la transition, cristallise donc des attentes contradictoires. Les uns y voient la clôture logique d’un cycle d’exil, les autres redoutent une normalisation prématurée de la scène culturelle avant tout travail de justice transitionnelle.
La scène culturelle, laboratoire de la transition syrienne
Depuis la prise de Damas par la coalition menée par Hayat Tahrir al-Cham en décembre 2024, les nouvelles autorités syriennes s’efforcent de projeter une image d’ouverture mesurée. Les concerts, expositions et retours d’artistes exilés constituent, à ce titre, un indicateur discret mais scruté du degré de libéralisation de l’espace public. Chaque annonce culturelle prend une dimension politique, testant à la fois la tolérance du nouveau pouvoir et la capacité de la société à réintégrer des figures longtemps clivantes.
Le cas Assala illustre cette équation délicate. Son répertoire, largement diffusé pendant la guerre y compris dans les zones tenues par l’ancien régime, dépasse les clivages politiques ordinaires. Un concert à Damas signifierait, concrètement, que les autorités de transition acceptent de composer avec une artiste dont la biographie contredit certains récits révolutionnaires orthodoxes. À l’inverse, un tel événement pourrait aussi être présenté comme la preuve d’une réconciliation possible entre exilés et Syriens restés au pays.
Un test pour la diplomatie culturelle régionale
Au-delà du seul cas damascène, la question dépasse les frontières syriennes. Assala évolue depuis deux décennies dans l’écosystème musical du Golfe, particulièrement en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis, deux capitales qui ont rétabli leurs relations diplomatiques avec Damas dès 2023, avant même la chute d’Assad. Sa présence sur une scène syrienne s’inscrirait dans un mouvement plus large de réintégration régionale, où l’industrie du divertissement précède parfois les gestes politiques formels.
La Ligue arabe, qui avait réadmis la Syrie en mai 2023, observe ces signaux avec attention. Pour les investisseurs du secteur culturel, notamment les producteurs égyptiens et émiratis, le marché syrien représente un gisement potentiel une fois les questions sécuritaires et logistiques stabilisées. La tenue effective d’un concert d’ampleur à Damas, avec une artiste du calibre d’Assala, constituerait un signal envoyé aux tourneurs, sponsors et diffuseurs de la région.
Reste la réception populaire. Sur les réseaux sociaux syriens, l’évocation du concert suscite un mélange d’enthousiasme et de rejet. Certains rappellent les prises de position anciennes de la chanteuse en faveur du soulèvement, d’autres lui reprochent des ambiguïtés plus récentes. Cette polarisation reflète l’état d’une société qui n’a pas encore achevé son travail de deuil ni statué collectivement sur la place à accorder à ses figures culturelles dans la Syrie nouvelle. Selon Al Akhbar, l’événement demeure attendu comme l’un des marqueurs symboliques de cette recomposition en cours.
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