L’Université libanaise fragilisée par les coupes budgétaires

Beautiful view of a tree-lined drive leading to a historic building in Alexandria, Egypt.Photo : Hazem Omar / Pexels

L’Université libanaise, unique établissement public d’enseignement supérieur au Liban, traverse une nouvelle phase de tensions institutionnelles. Selon le quotidien beyrouthin Al Akhbar, l’établissement est devenu la cible privilégiée des politiques d’austérité conduites par les autorités depuis l’effondrement financier de 2019. Enseignants et corps administratif dénoncent une érosion continue des moyens, tandis que la place de l’institution dans le paysage universitaire libanais se réduit face à la concurrence d’établissements privés confessionnels ou étrangers.

Une institution publique sous pression budgétaire

Fondée en 1951, l’Université libanaise (UL) accueille traditionnellement la majorité des étudiants du pays et constitue l’un des rares vecteurs de mobilité sociale encore accessibles aux classes moyennes appauvries. Sa gratuité relative en fait un pilier républicain dans un système éducatif largement dominé par le privé. Or, la dépréciation de la livre libanaise, qui a perdu plus de 95 % de sa valeur depuis 2019, a mécaniquement effondré les traitements de son corps enseignant et les crédits de fonctionnement de ses treize facultés.

Selon les éléments rapportés par Al Akhbar, les décisions récentes de l’exécutif s’inscrivent dans une logique de compression continue des dépenses publiques allouées à l’université. Les enseignants contractuels, qui assurent une part majeure des enseignements, dénoncent des retards de paiement et une précarisation croissante. Plusieurs mouvements de grève ont déjà perturbé les années académiques précédentes, sans qu’une réforme structurelle ne soit engagée.

Un affaiblissement perçu comme politique

Pour les universitaires cités par la presse libanaise, la dégradation ne relève pas seulement d’une fatalité économique. Elle procéderait d’un choix politique tacite, consistant à laisser dépérir l’établissement public au profit d’une offre privée mieux dotée et confessionnellement segmentée. Ce diagnostic n’est pas neuf. Il resurgit à chaque arbitrage budgétaire défavorable, et il alimente le sentiment d’un abandon délibéré d’une institution pourtant emblématique de la souveraineté éducative du pays.

La particularité libanaise tient à la coexistence, dans un même espace, d’universités confessionnelles historiquement puissantes, comme l’Université Saint-Joseph, l’Université américaine de Beyrouth ou l’Université Saint-Esprit de Kaslik. Ces établissements captent une part importante des étudiants aisés et des financements internationaux. Face à eux, l’Université libanaise apparaît structurellement désavantagée dès lors que l’État ne joue plus son rôle de garant. Concrètement, la baisse des moyens fragilise la recherche, réduit l’attractivité des postes académiques et pousse une partie des enseignants vers l’exil ou vers le secteur privé.

Enjeux de souveraineté et fuite des cerveaux

Au-delà du dossier universitaire, l’affaire touche à la question plus large de la souveraineté intellectuelle libanaise. Un pays qui laisse s’étioler son unique université publique s’expose à une dépendance accrue vis-à-vis de systèmes éducatifs étrangers, qu’il s’agisse de diplômes délocalisés ou de la formation à l’étranger de ses élites. La fuite des cerveaux, phénomène massif depuis la crise, se nourrit également de cette dégradation. De jeunes chercheurs formés à l’UL rejoignent le Golfe, l’Europe ou l’Amérique du Nord, sans perspective de retour immédiat.

Les organisations professionnelles réclament depuis plusieurs mois une revalorisation des grilles indiciaires et une programmation pluriannuelle des recrutements. Le corps enseignant plaide aussi pour une remise à niveau des infrastructures, la plupart des bâtiments accusant des décennies de sous-investissement. Reste que ces revendications se heurtent à un cadre macroéconomique verrouillé, faute d’accord définitif avec le Fonds monétaire international et faute de consensus politique interne sur les réformes exigées par les bailleurs.

Dans le même temps, la question dépasse le seul cadre académique. Elle pose celle de la capacité de l’État libanais à préserver ses grands services publics dans un environnement de faillite prolongée. L’université, comme l’électricité ou la santé, sert de révélateur d’un modèle en décomposition. Selon Al Akhbar, l’issue de ce bras de fer engagera durablement la place de l’enseignement supérieur public dans le Liban d’après-crise.

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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