Le pacte de défense qui associe désormais l’Arabie saoudite, le Pakistan et la Turquie marque une inflexion majeure dans l’architecture sécuritaire du Moyen-Orient. Cet arrangement à trois, présenté comme une alliance sunnite structurante, entend mutualiser des compétences militaires complémentaires au moment où Washington réduit son empreinte régionale et où Téhéran comme Tel-Aviv redéfinissent leurs postures. Pour Riyad, l’accord ouvre l’accès à des garanties de dissuasion étendues ; pour Islamabad, il consolide un partenariat financier ancien ; pour Ankara, il concrétise l’ambition d’un rôle de puissance charnière entre monde arabe et espace turcophone.
Un triangle sunnite aux ressorts complémentaires
Le pacte réunit trois pays dont les capacités s’emboîtent avec une logique rare. L’Arabie saoudite apporte la profondeur financière, l’accès aux hydrocarbures et une position centrale dans l’ordre islamique via la garde des lieux saints. Le Pakistan met dans la balance la seule force nucléaire déclarée du monde musulman, ainsi qu’une armée aguerrie de plusieurs centaines de milliers d’hommes. La Turquie, membre de l’OTAN, projette pour sa part une industrie de défense en pleine expansion, tirée par les drones Bayraktar et par des programmes navals et aéronautiques ambitieux.
Ce triangle ne surgit pas ex nihilo. Depuis les années 1970, Riyad a financé une partie du programme balistique pakistanais, et des militaires pakistanais ont servi sur le sol saoudien. Ankara et Doha avaient de leur côté défriché, dès 2014, un axe militaire alternatif à l’ordre régional dominé par l’Égypte et les Émirats arabes unis. Le nouvel accord agrège ces trajectoires en un cadre plus formalisé, avec des clauses de consultation, de manœuvres conjointes et, selon plusieurs analystes, une composante d’assistance mutuelle en cas d’agression.
Une réponse au recul américain et à l’arc chiite
Le contexte stratégique explique la précipitation. La guerre à Gaza, les frappes israéliennes en Iran au printemps 2024 puis les échanges de missiles avec Téhéran ont exposé la fragilité des parapluies sécuritaires occidentaux. La monarchie saoudienne, échaudée par l’attaque de 2019 contre les installations d’Aramco, cherche à diversifier ses garanties. Le pivot américain vers l’Indo-Pacifique et l’imprévisibilité de la diplomatie de Donald Trump nourrissent, à Riyad comme à Abou Dhabi, une doctrine d’autonomie stratégique assumée.
Face à l’arc dit chiite structuré autour de l’Iran et de ses relais au Liban, en Syrie, en Irak et au Yémen, le pacte trilatéral offre un contre-modèle sunnite disposant d’une échelle démographique et militaire comparable. Le Pakistan aligne près de 240 millions d’habitants, la Turquie 85 millions et l’Arabie saoudite 35 millions, soit un ensemble supérieur à 360 millions de personnes. La dimension symbolique compte tout autant : ce sont trois États pivots du sunnisme politique qui accordent leurs pas.
Lignes de faille et paris industriels
Reste que l’alliance n’est pas sans tensions internes. Ankara conserve des liens économiques étroits avec Téhéran et refuse une posture ouvertement anti-iranienne. Islamabad, dépendant du Fonds monétaire international et courtisé par Pékin dans le cadre du corridor sino-pakistanais, doit ménager plusieurs partenaires simultanément. Riyad, engagé dans une normalisation prudente avec Israël avant la guerre de Gaza, marche sur une ligne de crête entre solidarité islamique et pragmatisme économique. Ces contradictions borneront la portée opérationnelle du pacte.
Sur le plan industriel, l’accord pourrait accélérer des transferts de technologie déjà amorcés. La Turquie négocie l’implantation d’usines d’assemblage de drones en Arabie saoudite, tandis qu’Islamabad et Ankara coopèrent sur les chasseurs de nouvelle génération et sur des programmes de sous-marins. Riyad, dont le fonds souverain PIF dispose d’une force de frappe estimée à plus de 900 milliards de dollars, apparaît comme le financier naturel de ces coentreprises. L’objectif affiché, à horizon 2030, est de réduire la dépendance aux fournisseurs occidentaux.
Pour les capitales africaines et les partenaires du Golfe, la portée du pacte dépasse le seul Moyen-Orient. Une industrie de défense sunnite intégrée modifierait les conditions d’accès aux équipements pour les États sahéliens, égyptien ou maghrébins, et redistribuerait les cartes des ventes d’armes turques et chinoises sur le continent. Selon El Watan, cette recomposition dessine les contours d’un ordre régional post-américain encore en gestation.
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