Cabo Delgado : l’insurrection djihadiste continue de hanter le nord du Mozambique

Aerial shot of a rural African village with traditional huts and sparse vegetation.Photo : SINAL Multimédia / Pexels

À Cabo Delgado, province septentrionale du Mozambique, la guerre dure depuis 2017 et continue de meurtrir les populations civiles. Ouverte par les attaques d’un groupe armé localement surnommé Al-Shabab, sans lien organique avec son homonyme somalien mais affilié depuis 2019 à l’organisation État islamique, l’insurrection a déjà provoqué plus d’un million de déplacés et plusieurs milliers de morts. Malgré l’intervention de forces rwandaises et de la Mission de la Communauté de développement d’Afrique australe (SAMIM), la menace n’a jamais été éradiquée. Elle s’est déplacée, fragmentée, parfois réduite, mais demeure persistante.

Une insurrection diffuse aux portes des champs gaziers

Le paradoxe de Cabo Delgado tient à la coexistence de la pauvreté extrême et d’un sous-sol parmi les plus convoités du continent. La péninsule d’Afungi abrite le mégaprojet gazier porté par TotalEnergies, dont l’investissement avoisine 20 milliards de dollars, gelé depuis l’attaque meurtrière de Palma en mars 2021. Le groupe français a réactivé son projet en 2024, levant la clause de force majeure, mais les conditions sécuritaires demeurent fragiles. ExxonMobil et Eni, également présents sur le bassin de Rovuma, conditionnent leurs décisions finales d’investissement à une stabilisation durable de la zone.

Sur le terrain, les attaques se poursuivent par vagues. Les insurgés frappent des villages reculés, incendient des habitations, décapitent parfois leurs victimes pour entretenir la terreur. Les forces armées mozambicaines, appuyées par environ 4 000 soldats rwandais déployés depuis 2021, peinent à tenir durablement les zones reprises. Le retrait progressif de la SAMIM en 2024 a redistribué la pression sur Kigali, dont l’engagement militaire interroge quant à sa pérennité et à son financement.

Un traumatisme civil que les humanitaires peinent à mesurer

Les habitants rencontrés par les équipes de reportage décrivent un quotidien fait d’alerte permanente, de fuite et de retour précaire. Beaucoup ont été déplacés deux ou trois fois. Les villages côtiers comme Mocímboa da Praia, longtemps tombés aux mains des assaillants avant d’être reconquis, peinent à retrouver une vie normale. Les services publics sont exsangues, les écoles fonctionnent par intermittence, et les centres de santé manquent de personnel comme de médicaments.

Les agences onusiennes alertent régulièrement sur la malnutrition aiguë qui frappe les enfants déplacés et sur l’effondrement des moyens de subsistance traditionnels, pêche et agriculture vivrière. Le Programme alimentaire mondial a dû réduire ses rations en 2024 faute de financements, alors même que la province compterait encore plus de 500 000 personnes dépendantes de l’aide. Le silence médiatique pèse lourd dans cette équation : moins le conflit est documenté, moins les bailleurs se mobilisent.

Un enjeu régional sous-estimé

Au-delà des frontières mozambicaines, Cabo Delgado constitue un test pour l’architecture sécuritaire d’Afrique australe. La porosité avec la Tanzanie voisine inquiète Dodoma, tandis que la dépendance accrue du gouvernement de Maputo à l’égard de Kigali soulève des questions diplomatiques au sein de la SADC. La trajectoire du président Daniel Chapo, investi en janvier 2025 dans un climat de contestation post-électorale, ajoute une variable politique à un dossier déjà chargé.

Pour les investisseurs énergétiques, la lecture du risque reste centrale. Le gaz de Rovuma doit, à terme, alimenter les marchés européens et asiatiques en quête de diversification face à la Russie. Tout retard supplémentaire affaiblirait la position du Mozambique sur un marché du gaz naturel liquéfié dont la fenêtre concurrentielle se referme. Reste que sans solution politique aux fractures sociales et religieuses qui nourrissent l’insurrection, en particulier au sein de la communauté musulmane mwani marginalisée, l’option strictement militaire montre ses limites.

Cabo Delgado illustre ainsi la difficulté de penser ensemble développement extractif, sécurité humaine et inclusion politique. Tant que ces trois dimensions ne convergeront pas, la province continuera de figurer dans la catégorie ingrate des conflits oubliés. Selon PressAfrik.

Pour aller plus loin

Les Européens ouvrent des canaux directs avec Téhéran sur Hormuz · Crise malienne : l’AES fragilisée par l’absence de renforts sahéliens · Alex Saab remis aux États-Unis par les nouvelles autorités vénézuéliennes

Actualité africaine

About the Author

Fatoumata Sow
Analyste géopolitique, Fatoumata Sow est experte des dynamiques sécuritaires au Sahel et dans la Corne de l'Afrique. Elle a travaillé plusieurs années comme chercheuse dans des think tanks panafricains avant de rejoindre la presse. Ses analyses croisent les dimensions militaire, humanitaire et diplomatique des conflits régionaux.

Be the first to comment on "Cabo Delgado : l’insurrection djihadiste continue de hanter le nord du Mozambique"

Laisser un commentaire