La Gambie récupère 2,5 M USD d’avoirs Jammeh via Washington

Scenic aerial view of Arch 22 in Banjul, The Gambia amid lush greenery and cloudy sky.Photo : The Gambia / Pexels

Le gouvernement gambien a reçu 2,5 millions de dollars des autorités américaines, somme issue de la vente d’actifs ayant appartenu à l’ancien président Yahya Jammeh. Le transfert, destiné à alimenter l’effort national de réparations, scelle une coopération judiciaire ouverte depuis que Washington a ciblé les biens accumulés aux États-Unis par l’ancien dirigeant renversé par les urnes en décembre 2016 puis exfiltré vers la Guinée équatoriale début 2017. Pour Banjul, l’enveloppe n’a rien d’anecdotique : elle valide, dans les faits, un circuit de restitution que de nombreux États africains peinent encore à activer.

Un circuit de restitution rare entre Washington et Banjul

Les procédures américaines de confiscation civile, dites civil forfeiture, permettent au département de la Justice de saisir des biens suspectés d’avoir été acquis avec le produit d’infractions commises à l’étranger, puis d’en reverser une partie à l’État d’origine. Le mécanisme, piloté par l’initiative Kleptocracy Asset Recovery créée en 2010, a déjà bénéficié à plusieurs pays, du Nigeria au Kazakhstan. Son activation au profit de la Gambie constitue l’une des premières applications substantielles pour un petit État ouest-africain, dont la capacité à négocier un accord de restitution dépendait entièrement de la crédibilité du dispositif national censé accueillir les fonds.

C’est précisément ce dispositif, construit depuis 2017, qui a rendu l’opération possible. La Commission Vérité, Réconciliation et Réparations (TRRC), installée en 2018 et dont les travaux ont été rendus en 2021, a documenté une vingtaine d’années d’exactions imputées au régime Jammeh : exécutions extrajudiciaires, torture, disparitions forcées, violences sexuelles, ainsi qu’un faux programme de traitement du VIH. Le rapport final recense plusieurs centaines de victimes directes et recommande une réparation financière, matérielle et symbolique, aujourd’hui mise en œuvre par un organe dédié. Sans ce cadre, aucune administration étrangère n’aurait pu justifier le transfert direct de fonds à un Trésor national.

L’héritage patrimonial contesté d’un ancien chef d’État

Yahya Jammeh, arrivé au pouvoir par un coup d’État en 1994, a dirigé la Gambie pendant vingt-deux ans. Une commission d’enquête nationale, dite Janneh Commission, a chiffré en 2019 à près de 360 millions de dollars le détournement de fonds publics imputable à l’ancien président et à son entourage, à travers un entrelacs d’entreprises, de comptes bancaires, de propriétés foncières et de biens de luxe. Une partie de ce patrimoine se trouvait aux États-Unis, notamment en Caroline du Nord et dans le Maryland, où des biens immobiliers acquis au nom de proches ou de sociétés-écrans ont été ciblés par la justice fédérale.

La cession de ces actifs à l’étranger répond à une double logique : récupérer de la liquidité pour l’État spolié et, parallèlement, envoyer un signal dissuasif aux dirigeants tentés par la prédation. Reste que la restitution ne vaut pas condamnation. En exil à Malabo depuis 2017 sous la protection du président équato-guinéen Teodoro Obiang Nguema, Jammeh n’a toujours pas été jugé. Le gouvernement gambien a annoncé en 2022 son intention de le poursuivre devant un tribunal hybride, avec le soutien de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), mais le calendrier judiciaire demeure incertain.

Un précédent scruté par les capitales africaines

La Gambie n’est pas un cas isolé. Le Nigeria a récupéré, par vagues successives depuis 2004, plus de 700 millions de dollars d’avoirs de l’ancien dictateur Sani Abacha, dont les derniers transferts ont été opérés en 2020 et 2022 depuis les États-Unis et l’île de Jersey, pour un total avoisinant 311 millions de dollars sur ces deux séquences. L’Angola, la Tunisie et le Burkina Faso explorent des pistes comparables avec des fortunes variables. Le point commun : la restitution butte sur l’absence de garanties de traçabilité dans le pays bénéficiaire, les bailleurs exigeant un fléchage opérationnel vers les victimes ou les services publics.

À l’échelle du budget gambien, chiffré à environ 700 millions de dollars pour l’exercice 2024, l’enveloppe américaine représente un apport ponctuel. Son poids politique dépasse pourtant sa dimension financière. Elle valide le modèle de justice transitionnelle construit à Banjul et renforce la position du président Adama Barrow à l’approche d’échéances électorales où le dossier Jammeh reste central. Elle place aussi Washington en soutien assumé d’un processus de redevabilité postautoritaire, à un moment où les partenaires occidentaux cherchent à démontrer, en Afrique de l’Ouest, qu’ils peuvent produire autre chose que des programmes sécuritaires.

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Fatoumata Sow
Analyste géopolitique, Fatoumata Sow est experte des dynamiques sécuritaires au Sahel et dans la Corne de l'Afrique. Elle a travaillé plusieurs années comme chercheuse dans des think tanks panafricains avant de rejoindre la presse. Ses analyses croisent les dimensions militaire, humanitaire et diplomatique des conflits régionaux.

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