Sud-Liban : la pratique des doubles frappes israéliennes documentée

A striking view of damaged buildings in downtown Beirut, showcasing resilience amidst destruction.Photo : Jo Kassis / Pexels

Les doubles frappes israéliennes au Sud-Liban dessinent un schéma désormais documenté par les organisations internationales et la presse. Depuis octobre 2023, début des hostilités ouvertes entre le Hezbollah et l’État hébreu, 21 journalistes et plus de 330 secouristes ont péri sous les bombardements israéliens, selon les décomptes croisés de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et des autorités libanaises. Une partie de ces victimes a été tuée par une séquence particulière : une seconde frappe survenant peu après la première, alors que les équipes de secours interviennent déjà sur le site.

Une mécanique qui cible les premiers intervenants

Le procédé est connu des conflits contemporains. Une première munition frappe un objectif déclaré, puis une seconde s’abat sur la même zone quelques minutes plus tard, fauchant ambulanciers, pompiers, journalistes et voisins accourus pour porter assistance. Au Sud-Liban, ce mode opératoire a été observé à plusieurs reprises depuis la trêve fragile entrée en vigueur fin 2024, puis lors de la reprise des hostilités au printemps. Entre le 2 mars et la mi-mai, sept doubles bombardements et un quadruple bombardement attribués à l’armée israélienne ont été recensés sur le terrain par les équipes de RFI.

Les victimes appartiennent souvent à des catégories protégées par le droit des conflits armés. Les secouristes de la Défense civile libanaise, ceux du Comité islamique de la santé, ainsi que des reporters identifiables par leurs gilets siglés « Press » figurent parmi les morts. Le bilan de plus de 330 personnels de santé tués depuis le début de la guerre place le Liban parmi les théâtres les plus meurtriers pour les humanitaires depuis le déclenchement du conflit régional.

Un cadre juridique sous tension

Le droit international humanitaire, codifié par les Conventions de Genève et leurs protocoles additionnels, interdit explicitement de prendre pour cible le personnel médical, les journalistes et les opérations de secours. Une frappe délibérée visant des intervenants identifiés comme tels relèverait, selon les juristes consultés par les enquêtes journalistiques en cours, d’une violation grave susceptible de qualification de crime de guerre. La difficulté tient à l’établissement de l’intentionnalité, élément central pour la Cour pénale internationale ou les commissions d’enquête onusiennes.

Tsahal défend invariablement la légitimité de ses opérations en invoquant la présence d’objectifs militaires du Hezbollah, parfois dissimulés au cœur de zones civiles. L’armée israélienne soutient également respecter les principes de distinction et de proportionnalité. Reste que la récurrence du schéma de double frappe, frappant des sites où les premiers secours sont prévisibles, alimente une suspicion documentée par plusieurs ONG. Human Rights Watch et Amnesty International ont déjà publié des rapports critiques sur des séquences comparables observées à Gaza.

Un théâtre régional verrouillé par la guerre informationnelle

Pour les chancelleries occidentales et arabes, ces incidents compliquent la stabilisation politique du Liban, déjà miné par sa crise économique et institutionnelle. Beyrouth, qui peine à reconstruire son autorité dans le Sud, voit chaque nouveau bombardement éroder la perspective d’un retour des déplacés et fragiliser le déploiement de l’armée libanaise prévu par les accords de cessez-le-feu. Les pertes parmi les journalistes posent par ailleurs la question du contrôle de l’information sur la ligne de front, où les caméras se font plus rares à mesure que le métier devient mortel.

Concrètement, la documentation des doubles frappes repose désormais sur un travail de terrain mené par les rédactions internationales encore présentes, croisé avec les données satellitaires et les témoignages des survivants. Cette archive constitue un matériau potentiel pour de futures procédures judiciaires, qu’elles soient nationales, internationales ou universelles. Plusieurs États européens ont déjà saisi leurs juridictions sur la base du principe de compétence universelle pour des faits similaires survenus dans la région.

Au-delà du strict décompte, la persistance des frappes successives interroge la stratégie israélienne dans une phase où la pression diplomatique américaine et française s’intensifie pour relancer la médiation. Selon RFI Moyen-Orient, la fréquence des doubles bombardements constitue désormais un marqueur central de l’enquête sur la conduite des opérations dans le Sud-Liban.

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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