Le Gabon engage une refonte de la gouvernance de la filière viande de brousse, un secteur informel mais socialement structurant, dont la consommation annuelle est évaluée à 17 tonnes. Réunis à Libreville lors d’un atelier stratégique convoqué par le ministère des Eaux et Forêts, les pouvoirs publics, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et l’Union européenne (UE) ont posé les bases d’un cadre réglementaire jusqu’ici inexistant. L’enjeu dépasse la seule question alimentaire : il touche à la conservation de la biodiversité, à la santé publique et à la souveraineté économique du pays forestier.
Une filière stratégique mais hors-cadre
La viande de brousse constitue, dans le bassin du Congo, l’une des principales sources de protéines animales pour les populations rurales et périurbaines. Au Gabon, où la couverture forestière dépasse 88 % du territoire, la chasse villageoise et le commerce qui en découle alimentent un circuit économique parallèle dont les contours restent mal documentés. Le chiffre de 17 tonnes consommées chaque année, avancé lors des travaux de Libreville, illustre l’ampleur d’un marché que l’État peine à tracer, encadrer et fiscaliser.
L’absence de réglementation spécifique laisse cohabiter prélèvements légaux et braconnage, espèces protégées et gibier autorisé, sans dispositif harmonisé de traçabilité. Cette zone grise pèse sur les efforts de conservation engagés depuis deux décennies par Libreville, notamment à travers son réseau de treize parcs nationaux. Elle complique aussi le respect des engagements internationaux pris au titre de la Convention sur le commerce international des espèces menacées (CITES).
L’appui conjoint de la FAO et de l’Union européenne
L’atelier organisé par le ministère des Eaux et Forêts s’inscrit dans un programme de coopération soutenu par la FAO et l’UE, deux partenaires historiques du Gabon sur les questions environnementales. L’objectif affiché consiste à doter le pays d’un cadre normatif clair, distinguant les usages de subsistance des pratiques commerciales, et fixant des règles de prélèvement compatibles avec la durabilité des écosystèmes. Les discussions ont également porté sur la collecte de données fiables, condition préalable à toute politique publique crédible.
Pour Bruxelles, l’accompagnement de cette réforme prolonge la stratégie européenne en matière de gouvernance forestière, déjà incarnée par les accords de partenariat volontaire FLEGT signés avec plusieurs États du bassin du Congo. Pour la FAO, il s’agit de consolider la sécurité alimentaire en milieu rural sans sacrifier le capital naturel. Cette convergence d’agendas offre au Gabon un appui technique et financier pour structurer une filière jusque-là livrée à elle-même.
Santé publique et souveraineté économique en arrière-plan
La régulation de la viande de brousse répond aussi à un impératif sanitaire. Les épisodes Ebola qui ont frappé le bassin du Congo, ainsi que les alertes répétées sur les zoonoses, ont rappelé le rôle des chaînes d’approvisionnement non contrôlées dans la circulation d’agents pathogènes. La traçabilité, le contrôle vétérinaire et la formation des acteurs deviennent, à ce titre, des leviers de prévention autant que des outils économiques.
Sur le plan économique, l’enjeu touche à la formalisation d’un pan entier de l’économie rurale. Reconnaître la filière, c’est aussi permettre aux chasseurs et revendeurs d’accéder à des dispositifs de soutien, à une fiscalité adaptée et à des marchés sécurisés. La démarche s’inscrit dans la trajectoire défendue par les autorités de transition, qui font de la valorisation des ressources naturelles un pilier de la diversification post-pétrolière.
Reste à transformer l’élan de Libreville en textes opposables et en mécanismes de contrôle effectifs sur le terrain. Les administrations forestières gabonaises, dont les moyens humains demeurent limités au regard de l’immensité du territoire, devront s’appuyer sur les communautés locales pour rendre opérationnelle toute future réglementation. La crédibilité de la réforme se jouera dans cette articulation entre norme nationale et réalité villageoise. Selon Gabon Review, l’atelier de Libreville marque le coup d’envoi de ce chantier de longue haleine.
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