Liban : le don de mazout irakien expose les failles du Conseil des ministres

A beautiful aerial view showcasing a coastal city's urban skyline by the sea.Photo : Hervé Piglowski / Pexels

Le dossier du mazout irakien, présenté à Beyrouth comme une bouée de sauvetage pour un secteur électrique exsangue, se transforme en révélateur des dysfonctionnements de la gouvernance libanaise. Selon une enquête publiée par le quotidien Al Akhbar, le Conseil des ministres aurait servi de chambre d’enregistrement à une série de décisions techniques et financières prises en amont, sans véritable délibération sur les conditions de l’accord conclu avec Bagdad. L’affaire met en cause la traçabilité d’un mécanisme énergétique vital pour le pays, en pleine crise des liquidités et alors que la production d’Électricité du Liban (EDL) reste limitée à quelques heures par jour.

Un mécanisme troc-énergie devenu pilier du secteur électrique libanais

Conclu en 2021 puis reconduit à plusieurs reprises, l’accord prévoit la livraison de fioul lourd irakien, incompatible avec les spécifications techniques des centrales libanaises, en échange de services médicaux et de prestations diverses fournies par le Liban. Le brut est ensuite échangé sur les marchés internationaux contre une qualité utilisable par EDL, via des appels d’offres dont la transparence est régulièrement questionnée. Ce schéma triangulaire, censé contourner la rareté de devises, a fait de Bagdad un fournisseur de fait du courant libanais.

Le ministère de l’Énergie et des Eaux défend la prolongation du dispositif au nom de la continuité du service public. Sans les cargaisons irakiennes, les centrales de Zahrani et de Deir Ammar seraient à l’arrêt, plongeant le pays dans un noir quasi total et renvoyant les ménages à la facture explosive des générateurs privés de quartier. Reste que l’absence d’audit indépendant sur les volumes échangés, les commissions des intermédiaires et le prix réel du baril utilisé alimente le soupçon.

Un Conseil des ministres accusé de « faux témoignage »

Al Akhbar emploie une formule sévère pour qualifier l’exécutif libanais : celle d’un « témoin de complaisance ». Le quotidien soutient que les dossiers liés au mazout irakien arrivent en séance gouvernementale après avoir été préemballés par un cercle restreint de responsables, laissant aux ministres la seule option de la validation. Les pièces techniques, notamment les contrats d’échange avec les sociétés de trading retenues, ne seraient pas systématiquement communiquées avant les votes.

Cette critique recoupe des constats déjà formulés par la Cour des comptes libanaise et par plusieurs organisations de la société civile, qui dénoncent l’opacité des marchés publics dans le secteur énergétique. Concrètement, le Conseil des ministres se prononce sur des montants en devises et des engagements de long terme sans disposer de l’expertise contradictoire qui devrait accompagner ce type d’arbitrage. Le résultat est un État qui consacre, selon les estimations récurrentes, près de 40 % de son déficit budgétaire historique au gouffre d’EDL, sans réforme structurelle en contrepartie.

Bagdad, levier diplomatique et angle mort sécuritaire

Au-delà de la mécanique comptable, l’accord engage la relation bilatérale entre Beyrouth et Bagdad, et plus largement la place du Liban dans l’orbite régionale. Le don irakien, présenté comme un geste de solidarité arabe, s’inscrit dans une diplomatie de l’énergie où l’Iran et ses alliés cherchent à compenser la défection des bailleurs du Golfe. Toute renégociation du dispositif touche donc à des équilibres dépassant la seule question tarifaire.

Par ailleurs, le rôle des sociétés de trading sélectionnées pour transformer le brut irakien en fioul aux normes libanaises constitue une zone grise. Plusieurs noms ont circulé depuis 2021, sans que la liste complète des bénéficiaires effectifs ne soit rendue publique. À l’inverse des standards en vigueur dans les pays voisins, aucune publication systématique des contrats n’est imposée par la loi libanaise.

Dans un pays où la défiance envers la classe politique a alimenté la révolte d’octobre 2019, l’affaire du mazout illustre la difficulté à reconstruire un contrat de confiance entre gouvernants et gouvernés. Tant que les délibérations du Conseil des ministres demeureront tributaires de dossiers verrouillés en amont, la promesse de redressement énergétique restera fragile. Selon Al Akhbar.

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Moussa Kéita
Spécialiste des matières premières et de la transition énergétique, Moussa Kéita suit les filières pétrolières, gazières et minières africaines. Il s'intéresse particulièrement à la gouvernance des ressources extractives, aux nouveaux projets d'hydrogène vert et aux tensions géopolitiques autour des minerais stratégiques comme le cobalt et le lithium.

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