Liban : la rentrée scolaire otage d’une crise budgétaire ouverte

A crumbling facade of an old building in downtown Beirut, Lebanon.Photo : Jo Kassis / Pexels

La rentrée scolaire libanaise s’amorce dans un climat de vive inquiétude, alors que le secteur éducatif reste suspendu à une crise ouverte dont les contours financiers, syndicaux et politiques demeurent irrésolus. Dans les établissements publics comme dans les écoles semi-gratuites, la perspective d’une année amputée prend forme, sur fond de revendications salariales non satisfaites et de conditions matérielles dégradées. L’école libanaise, longtemps vitrine du pays, paie aujourd’hui le prix de plusieurs années d’effondrement monétaire et d’abandon budgétaire.

Une école publique prise en étau

Le réseau public, qui scolarise une part croissante d’élèves depuis la fuite des familles devant les frais du privé, arrive exsangue à cette rentrée. Les enseignants contractuels, pilier discret du système, réclament la régularisation de leur statut et la revalorisation d’indemnités laminées par la dévaluation de la livre. Leurs salaires, convertis au taux réel, représentent désormais une fraction de leur valeur d’avant 2019. Les syndicats enseignants dénoncent l’absence de feuille de route claire du ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, et agitent la menace de mouvements de grève dès les premières semaines de cours.

La situation des directions d’établissement n’est guère plus enviable. Les budgets de fonctionnement arrivent au compte-gouttes, quand ils arrivent. Chauffage, fournitures, entretien : les postes de dépense les plus élémentaires dépendent souvent de l’appui d’organisations internationales ou d’initiatives locales. Plusieurs écoles publiques n’ont pas encore reçu la totalité des allocations promises pour l’exercice précédent, ce qui hypothèque leur capacité à ouvrir sereinement leurs portes.

Un financement structurellement fragilisé

Le financement de l’éducation au Liban cristallise depuis plusieurs années les limites d’un État en cessation de fait. Les bailleurs internationaux, au premier rang desquels la Banque mondiale et plusieurs agences onusiennes, ont maintenu des programmes d’appui ciblés, notamment en faveur des élèves syriens scolarisés dans le système public. Mais cette architecture, conçue comme un filet de sécurité temporaire, s’est installée dans la durée, sans que l’État ne reprenne la main sur le pilotage stratégique du secteur.

La question du double vacation, qui permet d’accueillir les élèves libanais le matin et les élèves réfugiés l’après-midi, illustre cette dépendance. Son maintien repose sur des financements extérieurs dont la pérennité n’est pas garantie, alors que les besoins ne faiblissent pas. Les arbitrages budgétaires de l’État pour 2024-2025 restent flous, et aucune annonce structurante n’a permis de lever les doutes sur la capacité du ministère à honorer ses engagements de base.

Tensions sécuritaires et climat social

À la crise financière s’ajoute un contexte sécuritaire dégradé, en particulier dans le sud du pays et la Bekaa. Les frappes israéliennes et les déplacements de population ont désorganisé le tissu scolaire régional. Plusieurs établissements ont servi de centres d’hébergement pour les familles déplacées, et leur remise en état de fonctionnement reste inégale. Dans ces zones, le retour en classe s’effectue dans l’incertitude, avec des effectifs redistribués et des équipes pédagogiques elles-mêmes touchées par les déplacements.

La mobilisation syndicale, déjà active l’an dernier, menace de reprendre. Les enseignants du primaire et du secondaire, mais aussi ceux de l’Université libanaise, partagent un sentiment d’abandon institutionnel. Les promesses d’aides sociales, de transport ou de compléments en devises n’ont été que partiellement tenues, alimentant une défiance durable vis-à-vis de l’autorité de tutelle.

Une année sous contrainte politique

L’éducation n’est pas un dossier isolé. Elle se situe à l’intersection des grands dossiers ouverts : réforme de la fonction publique, négociations avec le Fonds monétaire international, reconstruction des zones sinistrées. Tant que ces chantiers restent bloqués, le secteur scolaire demeurera en mode de survie. Les familles, elles, opèrent un arbitrage silencieux mais massif, entre maintien dans le public, retour vers un privé devenu inaccessible, et, pour une minorité, émigration pure et simple.

La rentrée 2024-2025 pourrait ainsi sceller une transformation durable du paysage éducatif libanais, à rebours de la tradition méritocratique qui faisait la fierté du pays. Sans impulsion politique forte, la simple ouverture des classes tient désormais de la prouesse. Selon Al Akhbar, l’année scolaire s’ouvre avec plus d’interrogations que de certitudes, sur fond de crise non résolue.

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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