En Israël, l’armée n’échappe plus au basculement idéologique qui travaille la société depuis une décennie. Tsahal, longtemps présentée comme l’armée du peuple, institution de brassage et de cohésion, voit sa culture interne bousculée par la montée d’une religiosité militante. Les signaux s’accumulent dans les unités combattantes, sur les bases d’entraînement comme dans les nominations au sein de l’état-major, et dessinent une recomposition dont les implications dépassent le seul cadre militaire.
Une armée du peuple en mutation accélérée
Le modèle fondateur de Tsahal reposait sur l’idée d’une institution unificatrice, capable de rassembler laïcs et religieux, ashkénazes et séfarades, immigrés récents et Israéliens de souche. Ce pacte implicite se fissure. La part des soldats et officiers issus du sionisme religieux a fortement progressé dans les unités d’élite et les écoles de commandement, tandis que la sociologie des cadres se transforme. Ce glissement démographique ne serait qu’anecdotique s’il ne s’accompagnait d’une inflexion doctrinale plus profonde, touchant à la manière même dont la mission militaire est pensée et justifiée.
Sur les bases, des pratiques qui relevaient hier de la sphère privée s’installent dans l’espace collectif. Prières organisées, séparation accrue entre hommes et femmes, adaptation des menus et des rythmes, présence renforcée des rabbins militaires dans les briefings opérationnels : chacun de ces éléments, pris isolément, paraît bénin. Cumulés, ils traduisent une réorientation de la norme. La frontière entre discipline militaire et injonctions religieuses s’efface, au bénéfice de ces dernières lorsque les deux entrent en tension.
Le messianisme comme grille de lecture stratégique
Au-delà des pratiques cultuelles, c’est une lecture messianique du conflit qui gagne du terrain. Dans certaines yeshivot préparant au service militaire, la guerre est présentée comme une étape de rédemption, et la terre comme un héritage inaliénable dont la restitution ne peut être négociée. Cette grille de lecture entre en friction avec la culture stratégique classique de Tsahal, fondée sur le calcul rationnel, la dissuasion graduée et la subordination du militaire au politique démocratiquement élu.
La guerre à Gaza, ouverte après les attaques du 7 octobre 2023, a servi de catalyseur. Des vidéos de soldats entonnant des chants religieux à caractère conquérant dans les décombres, ou évoquant ouvertement la reconstruction d’implantations, ont circulé largement. L’état-major a parfois sanctionné, souvent temporisé. Cette prudence traduit la crainte d’un affrontement frontal avec une frange devenue indispensable sur le plan opérationnel, notamment dans l’infanterie et les unités déployées en Cisjordanie.
Un enjeu démocratique et diplomatique
La question dépasse les seules casernes. Une armée traversée par une idéologie religieuse affirmée pose un problème de loyauté institutionnelle lorsque le pouvoir civil arbitre dans un sens contraire aux convictions des troupes. L’épisode du retrait de Gaza en 2005, déjà, avait révélé les tensions entre obéissance militaire et injonctions rabbiniques appelant à la désobéissance. Quinze ans plus tard, la base sociologique de ces injonctions s’est élargie, et les rabbins les plus influents occupent une position accrue dans la chaîne de formation morale des soldats.
Pour les partenaires d’Israël, en particulier occidentaux, cette évolution complique la lecture de l’interlocuteur militaire. Les doctrines d’engagement, les règles relatives à la protection des civils et la compatibilité avec le droit international humanitaire dépendent largement de la culture professionnelle de l’institution. Si cette culture se reconfigure autour d’un référentiel théologique, les standards de coopération et les conditions d’exportation d’armements pourraient être réinterrogés, notamment à Washington, Berlin et Paris.
Reste que Tsahal demeure une armée plurielle, où coexistent encore de solides traditions laïques, des officiers attachés à la séparation des ordres et une tradition de débat interne vivace. La trajectoire n’est pas verrouillée. Elle dépendra des choix politiques des prochains gouvernements, de la capacité de l’état-major à préserver une ligne professionnelle claire et de l’arbitrage que la société israélienne rendra sur la nature profonde de son armée. Selon RFI Moyen-Orient.
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