Liban-Sud : les institutions publiques paralysées après la guerre

Scenic view of Faraiya's landscape with misty clouds at sunrise in Lebanon.Photo : Jo Kassis / Pexels

La situation des institutions publiques au sud du Liban se dégrade de mois en mois, au point de menacer la continuité même du service de l’État dans plusieurs caza frontaliers. Délaissées avant le conflit, désertées pendant les hostilités, plusieurs administrations demeurent aujourd’hui à l’arrêt, faute de personnel, de locaux fonctionnels ou de moyens budgétaires. Cette paralysie alimente un sentiment d’abandon largement partagé par les populations restées sur place, dans une région où les destructions causées par les bombardements israéliens ont profondément transformé le tissu urbain et économique.

Une administration grignotée par la négligence avant la guerre

Bien avant l’embrasement déclenché en octobre 2023 et l’intensification des frappes israéliennes, les services publics du Liban-Sud accusaient déjà des défaillances structurelles. Sous-effectifs chroniques, bâtiments vétustes, équipements obsolètes : les directions régionales du cadastre, de l’état civil, des finances ou de l’éducation fonctionnaient au ralenti, à l’image de l’ensemble de l’appareil étatique libanais touché par la crise financière de 2019. La dévaluation de la livre a vidé les salaires des fonctionnaires de leur substance, poussant nombre d’entre eux à délaisser leur poste ou à se reconvertir.

Dans cette région agricole et frontalière, l’État n’a longtemps été présent que par intermittence. Les communes assuraient une part substantielle des services de proximité, parfois avec l’appui d’organisations confessionnelles ou de réseaux associatifs proches du Hezbollah et du mouvement Amal. La guerre n’a fait qu’amplifier des fragilités déjà criantes, en frappant un édifice administratif sous-financé et démobilisé.

Le déplacement massif des fonctionnaires

L’escalade militaire a provoqué le départ précipité des agents publics affectés dans les localités proches de la frontière. À mesure que les frappes s’étendaient vers Nabatiyé, Tyr et Bint Jbeil, plusieurs centres administratifs ont été évacués, leurs personnels rejoignant Beyrouth, le Mont-Liban ou la Békaa. Des dossiers entiers, parfois encore au format papier, sont restés bloqués dans des bureaux endommagés, voire détruits.

Cette diaspora administrative interne complique aujourd’hui le redémarrage. De nombreux fonctionnaires hésitent à regagner des localités où les écoles, les hôpitaux et les réseaux d’eau et d’électricité ne sont pas pleinement rétablis. La sécurité reste précaire, malgré le cessez-le-feu entré en vigueur fin novembre 2024, ponctué de frappes israéliennes ciblées. Pour les usagers, l’effet est immédiat : délivrance d’actes d’état civil, enregistrement foncier, démarches fiscales, tout s’allonge ou se déplace vers des guichets situés à plusieurs heures de route.

Des services à l’arrêt et un risque de décrochage durable

Plusieurs administrations ont purement et simplement suspendu leurs activités. Le constat vaut pour des écoles publiques transformées en abris, des centres de santé dépourvus de médecins, des tribunaux d’instance dont les audiences sont reportées sine die. Le ministère de l’Éducation a tenté de relocaliser une partie des élèves vers des établissements moins exposés, mais la qualité de l’enseignement s’en ressent, et le taux d’absentéisme reste élevé dans les villages frontaliers.

Au-delà du désordre conjoncturel, c’est un risque de décrochage durable qui se profile. Le Sud-Liban, déjà marqué par une forte émigration des jeunes diplômés, voit son attractivité administrative chuter. Sans plan de reconstruction articulé à un redéploiement des services publics, la région pourrait voir s’installer une géographie à deux vitesses, où l’État ne serait plus présent que de manière symbolique dans certaines zones rurales.

La reconstruction matérielle, dont le coût est estimé à plusieurs milliards de dollars par la Banque mondiale, ne suffira pas. Elle devra s’accompagner d’un effort budgétaire ciblé pour réhabiliter les locaux administratifs, remotiver les fonctionnaires et restaurer la confiance des habitants. Faute de quoi, le vide laissé par l’État continuera d’être comblé par d’autres acteurs, politiques ou communautaires, au détriment d’une souveraineté libanaise déjà mise à rude épreuve.

Selon Al Akhbar, la combinaison de la négligence ancienne, du déplacement des agents et de la fermeture des services compose aujourd’hui une véritable nakba institutionnelle pour le sud du pays.

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About the Author

Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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