Libye : Washington relance sa médiation entre Haftar et Dbeibah

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Quinze ans après avoir pris ses distances avec Tripoli, Washington signe un retour diplomatique remarqué en Libye. Massad Boulos, conseiller spécial du président américain Donald Trump pour les affaires arabes et africaines, multiplie les navettes entre l’Est et l’Ouest du pays afin de rapprocher les deux clans qui verrouillent l’appareil d’État libyen. D’un côté, la famille Haftar, maîtresse de la Cyrénaïque et de l’Armée nationale libyenne. De l’autre, le clan Dbeibah, installé à Tripoli à la tête du gouvernement d’union nationale. Entre les deux, une ligne de fracture géographique, économique et sécuritaire que la diplomatie américaine entend désormais retravailler.

La Libye, nouveau terrain d’engagement pour l’administration Trump

L’effacement américain remonte à 2011, année de la chute de Mouammar Kadhafi, et surtout à l’attaque du consulat de Benghazi en 2012, qui avait coûté la vie à l’ambassadeur Christopher Stevens. Depuis, Washington a délégué le dossier libyen aux Européens, principalement à Rome et Paris, et à l’ONU, sans jamais peser directement sur les équilibres internes. Le retour en scène de Massad Boulos, homme d’affaires libano-américain devenu figure influente de la diplomatie parallèle de Donald Trump, marque une rupture de méthode. L’émissaire agit hors des canaux onusiens, en direct avec les acteurs de terrain, et privilégie la médiation d’affaires à la conférence internationale.

Son objectif affiché tient en une équation simple : arracher un compromis politique entre Khalifa Haftar, maréchal autoproclamé de l’Est, et Abdelhamid Dbeibah, chef du gouvernement reconnu par la communauté internationale. Les deux hommes, âgés respectivement de plus de quatre-vingts et soixante ans, dirigent des économies parallèles, des banques centrales longtemps concurrentes et des forces armées distinctes. Toute négociation crédible passe désormais par leurs fils et proches, qui gèrent les portefeuilles pétroliers, les fonds d’investissement et les contrats de reconstruction.

Pétrole, sécurité et concurrence russo-turque

Derrière la mission Boulos affleurent des intérêts stratégiques précis. La Libye produit environ 1,2 million de barils par jour et détient les premières réserves prouvées d’hydrocarbures du continent africain. Une stabilisation politique rouvrirait la porte aux majors américaines, aujourd’hui distancées par les acteurs italiens, français et russes sur les champs pétroliers. Elle offrirait également à Washington un point d’appui sur la rive sud de la Méditerranée, à un moment où la Russie a implanté durablement ses forces autour de Benghazi et de Syrte, dans le prolongement de son redéploiement post-syrien.

La Turquie, adossée militairement au camp de Tripoli via un accord de 2019, constitue l’autre variable de l’équation. Ankara a fourni drones, instructeurs et couverture navale au gouvernement Dbeibah, tout en négociant des zones économiques exclusives contestées par la Grèce et Chypre. Un compromis intra-libyen parrainé par les États-Unis rebattrait mécaniquement ces cartes, en réduisant la marge de manœuvre de Moscou comme celle d’Ankara. Pour la diplomatie américaine, la Libye devient ainsi un laboratoire de la doctrine Trump en Afrique du Nord : peu d’idéologie, beaucoup de transactions, un ancrage sécuritaire minimal mais des retours économiques maximisés.

Une médiation sous contraintes

Reste que les obstacles s’accumulent. Le processus électoral, promis depuis 2021 et sans cesse reporté, demeure suspendu à un accord constitutionnel introuvable. Les milices armées de Tripoli, de Misrata et de Zaouïa continuent de peser sur toute décision politique, tandis que la Banque centrale, réunifiée sur le papier en 2024, reste un enjeu de captation entre les deux camps. À l’Est, Saddam Haftar, fils du maréchal, consolide son emprise militaire et se positionne comme interlocuteur privilégié des chancelleries étrangères, y compris américaine.

La démarche de Massad Boulos comporte également un risque de personnalisation extrême de la diplomatie américaine, sans relais institutionnel solide au Département d’État. Les acteurs européens, en particulier l’Italie, observent avec méfiance une médiation susceptible de rebattre les cartes énergétiques du bassin méditerranéen. Concrètement, Rome craint de voir Eni marginalisée sur des concessions qu’elle exploite depuis les années 1950. Paris, de son côté, tente de préserver ses relais en Cyrénaïque tout en évitant une nouvelle confrontation ouverte avec les intérêts turcs.

Pour l’heure, aucun calendrier de sortie de crise n’a été rendu public. La médiation américaine avance à bas bruit, appuyée sur des contacts personnels et des promesses d’investissements plutôt que sur un cadre multilatéral. Elle traduit néanmoins un basculement : la Libye redevient, pour Washington, un dossier de politique étrangère à part entière. Selon Le Monde Afrique.

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Kouadio N'Guessan
Correspondant diplomatique, Kouadio N'Guessan suit les sommets africains, les négociations multilatérales et les relations bilatérales entre États du continent. Ancien attaché de presse dans une mission diplomatique, il apporte une connaissance fine des coulisses institutionnelles de la CEDEAO, de l'Union africaine et des partenariats Sud-Sud.

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