La BEAC invitée à créer une facilité d’urgence de 2 000 milliards FCFA

Street view in Brasilia featuring the Central Bank of Brazil under a vibrant sky.Photo : Matheus Natan / Pexels

La Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) est appelée à intégrer le risque géopolitique au cœur de sa doctrine monétaire. Une étude académique récente suggère la mise sur pied d’une facilité régionale d’urgence, chiffrée entre 1 700 et 2 300 milliards de FCFA, soit l’équivalent de 3 à 4 milliards de dollars ou 2 à 3 % du produit intérieur brut de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC). Ce coussin serait exclusivement dédié au financement des importations essentielles — alimentaires, énergétiques et pharmaceutiques — en cas de choc international majeur.

Le dispositif ne procède ni d’une annonce officielle de la banque centrale ni d’un projet gouvernemental. Il émane d’un document de recherche signé par Arnold Foko Kengne, de l’Université de Dschang, et Fabrice Ewolo Bitoto, chercheur affilié à la chaire SARChI-ID de l’Université de Johannesburg. Intitulé Building Macroeconomic Resilience in CEMAC: Strategic Policy Responses to Geopolitical Uncertainty in a Multipolar World, ce travail a été présenté le 10 juillet 2026 à Abidjan lors d’une session dédiée aux jeunes professionnels de la Conférence économique africaine. À ce stade, il n’a fait l’objet d’aucune publication dans une revue scientifique à comité de lecture.

Un seuil géopolitique à 150 pour déclencher l’alerte

La démonstration s’appuie sur des séries mensuelles couvrant la période de janvier 1987 à juin 2025, pour les six pays de la zone : Cameroun, Congo, Gabon, Guinée équatoriale, République centrafricaine et Tchad. Les auteurs mobilisent notamment l’indice mondial de risque géopolitique (GPR) élaboré par Dario Caldara et Matteo Iacoviello, qui mesure la fréquence des articles de presse consacrés aux guerres, aux menaces militaires, aux tensions diplomatiques et aux attentats.

Le modèle établit une corrélation négative entre la montée du risque géopolitique et les flux commerciaux de la sous-région, tant à l’importation qu’à l’exportation. Une analyse par seuil affine toutefois ce diagnostic : les importations résisteraient jusqu’à un GPR proche de 150, notamment en raison de la demande incompressible en produits pétroliers raffinés, insuffisamment produits sur place. Au-delà, les chercheurs anticipent une contraction brutale des flux, alimentée par les ruptures logistiques, les restrictions commerciales et le durcissement du financement extérieur. Concrètement, la CEMAC entrerait alors dans une crise d’offre doublée d’une flambée inflationniste importée.

Le raisonnement s’étend aux prix. Entre un GPR de 100 et 150, les effets deviendraient plus difficiles à contenir : perturbations des chaînes d’approvisionnement, renchérissement des marchandises, dégradation des anticipations. Autant de facteurs susceptibles d’éroder l’efficacité des instruments monétaires classiques dont dispose la BEAC.

Une facilité de liquidité ciblée sur les biens vitaux

C’est précisément à ce seuil de 150 que les auteurs proposent d’activer la Geopolitical Emergency Liquidity Facility. Le mécanisme fonctionnerait de manière automatique, avec des conditions de décaissement allégées, et concentrerait ses ressources sur les importations prioritaires : denrées alimentaires, hydrocarbures et médicaments. Il s’accompagnerait d’un système de surveillance à trois étages. En deçà de 100, la BEAC resterait sur un régime de suivi normal. Entre 100 et 150, elle activerait une vigilance renforcée assortie de mesures préventives. Au-delà, elle basculerait vers un pilotage quotidien et déploierait ses instruments d’urgence.

Les chercheurs sont explicites sur les limites du dispositif. Une enveloppe de 3 à 4 milliards de dollars ne garantirait pas la disponibilité physique des marchandises si des ports ou des corridors venaient à être fermés. Son rôle serait strictement financier : fournir les devises indispensables pour éviter un défaut de paiement sur les importations stratégiques.

Une architecture encore à construire

La proposition reste très en amont d’un dispositif opérationnel. Le document ne précise ni l’origine des ressources — réserves de change de la BEAC, contributions étatiques, emprunt régional ou lignes multilatérales — ni les critères d’accès, la clé de répartition entre les six États, le rôle des banques commerciales ou l’articulation avec les règles actuelles de gestion des réserves. L’utilisation d’un indice fondé sur la couverture médiatique comme déclencheur automatique interroge également : combien de temps le seuil doit-il être franchi, quelle instance en fait le constat officiel, comment distinguer un pic temporaire d’un choc durable ?

Reste la question des équilibres internes à la zone. L’étude estime que le Cameroun, première économie de la CEMAC, présenterait une résilience supérieure à celle du Tchad ou de la Guinée équatoriale, grâce à une base productive plus diversifiée. Yaoundé ne serait pas pour autant à l’abri du renchérissement des importations et des perturbations logistiques régionales. Plus qu’un projet ficelé, cette facilité dessine une orientation de politique économique invitant la banque centrale sous-régionale à intégrer durablement l’incertitude géopolitique dans sa surveillance macroéconomique. Selon Investir au Cameroun.

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About the Author

Aïcha Diallo
Journaliste financière, Aïcha Diallo couvre les marchés de capitaux ouest-africains, le secteur bancaire et le paiement mobile. Diplômée en finance d'une grande école de commerce, elle a travaillé dans l'analyse économique avant de se consacrer au journalisme. Elle décrypte les stratégies des groupes bancaires panafricains et les décisions des régulateurs régionaux.

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