Macron règle ses comptes avec les juntes militaires du Sahel

Empty podiums with German and EU flags in Federal Chancellery, Berlin.Photo : Wikimedia Commons / Pexels

Emmanuel Macron a choisi le registre du règlement de comptes pour qualifier l’état des relations entre la France et les régimes militaires du Sahel. En affirmant que Paris a été « payé en retour par de l’ingratitude », le chef de l’État français a acté, dans un langage rarement aussi direct, la fin d’un cycle diplomatique entamé voilà plus d’une décennie. La déclaration vise sans ambiguïté les juntes au pouvoir à Bamako, Ouagadougou et Niamey, trois capitales qui ont successivement signifié à la France la fin de la coopération militaire bilatérale.

Une charge présidentielle qui acte la rupture sahélienne

Le ton employé par le locataire de l’Élysée tranche avec la prudence diplomatique habituellement de mise lorsqu’il s’agit de partenaires africains. En revendiquant l’effort consenti par la France au prix de pertes humaines et financières considérables, Emmanuel Macron entend renvoyer la responsabilité du divorce sur les autorités de transition issues des coups d’État de 2020, 2022 et 2023. Le propos vise aussi un public intérieur, alors que la séquence sahélienne reste lue, en France, comme un revers stratégique majeur depuis le retrait forcé de l’opération Barkhane en 2022.

Reste que la formule présidentielle risque de durcir un peu plus une équation déjà compromise. À Bamako comme à Niamey, le récit officiel s’est construit sur la dénonciation d’une présence française jugée intrusive, voire néocoloniale. Chaque sortie élyséenne sur le registre du grief alimente, mécaniquement, la rhétorique souverainiste portée par les colonels Assimi Goïta, Ibrahim Traoré et Abdourahamane Tiani. Les chancelleries européennes, qui observent la séquence, redoutent qu’un tel verbatim ne complique aussi leurs propres canaux résiduels avec les capitales sahéliennes.

L’Alliance des États du Sahel face au retrait français

Depuis la création de l’Alliance des États du Sahel (AES) en septembre 2023, devenue confédération en juillet 2024, les trois régimes militaires ont accéléré leur réorientation diplomatique. Sortie de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), rapprochement avec Moscou via l’Africa Corps successeur de Wagner, ouverture vers Ankara et Téhéran : le repositionnement géopolitique de Bamako, Ouagadougou et Niamey s’effectue à marche forcée. La France, qui maintenait encore une emprise économique notable via le franc CFA, Orange, TotalEnergies ou Eramet, voit ses leviers se rétracter.

Concrètement, le départ des dernières troupes françaises du Tchad et du Sénégal, annoncé fin 2024, parachève le repli militaire de Paris sur la façade sahélo-saharienne. Le dispositif tricolore en Afrique de l’Ouest, qui comptait encore plus de 5 000 hommes en 2020, se réduit désormais à une empreinte résiduelle, essentiellement orientée vers la formation et le renseignement. Cette contraction transforme en profondeur le logiciel d’influence française, longtemps adossé à la projection de force.

Une rhétorique à double tranchant pour Paris

En invoquant publiquement l’ingratitude des partenaires africains, Emmanuel Macron prend le risque d’alimenter une lecture postcoloniale dont les opinions publiques sahéliennes, particulièrement les segments urbains et jeunes, se sont déjà largement saisies. Le terme renvoie, qu’on le veuille ou non, à une grammaire paternaliste que l’exécutif français s’était pourtant employé à déconstruire depuis le discours de Ouagadougou de novembre 2017. Le contraste entre les promesses initiales de renouvellement de la relation franco-africaine et le constat actuel de rupture est désormais saisissant.

Par ailleurs, la sortie présidentielle intervient à un moment où Paris cherche à recomposer son partenariat africain autour d’États jugés plus stables, du Maroc à la Côte d’Ivoire en passant par le Bénin et la Mauritanie. Cette stratégie de contournement du Sahel exige une parole publique mesurée, sous peine de contaminer l’ensemble du spectre relationnel. Plusieurs diplomates africains, y compris dans des pays alliés, expriment en privé leur malaise face à un registre jugé trop personnel.

À Dakar, Abidjan ou Nouakchott, la séquence est suivie avec attention, tant elle illustre la difficulté française à clore proprement un chapitre sans rouvrir des plaies. La question reste posée : comment Paris peut-il restaurer une crédibilité d’écoute sur le continent tout en assumant un bilan sahélien qu’il considère injustement reçu ? Selon Dakaractu, les propos d’Emmanuel Macron marquent une étape de plus dans la liquidation symbolique du dossier sahélien français.

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About the Author

Fatoumata Sow
Analyste géopolitique, Fatoumata Sow est experte des dynamiques sécuritaires au Sahel et dans la Corne de l'Afrique. Elle a travaillé plusieurs années comme chercheuse dans des think tanks panafricains avant de rejoindre la presse. Ses analyses croisent les dimensions militaire, humanitaire et diplomatique des conflits régionaux.

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