La crise sécuritaire malienne a franchi un seuil inédit ce week-end, avec l’assaut coordonné mené samedi contre la ville-garnison de Kati, à une quinzaine de kilomètres de Bamako, et contre Kidal, verrou stratégique de l’extrême-nord. Symbole du pouvoir militaire depuis le coup d’État de 2020, Kati abrite l’état-major et la résidence des principaux officiers au sommet de la transition. L’opération, conduite simultanément par des combattants jihadistes et par des éléments séparatistes touaregs, marque une rupture tactique majeure pour les forces armées maliennes.
Le bilan politique est lourd. Le général Sadio Camara, ministre de la Défense et numéro deux de facto du régime dirigé par Assimi Goïta, a été tué lors des affrontements. Sa disparition prive la junte de l’un de ses architectes, principal artisan du rapprochement avec Moscou et de l’arrivée des paramilitaires russes après le départ de la force française Barkhane. Le vide laissé au sommet de l’appareil sécuritaire intervient au pire moment pour un pouvoir déjà éprouvé par les sanctions, l’isolement régional et l’attrition de ses unités combattantes.
Une junte « déboussolée » et un pouvoir contesté
Pour Étienne Fakaba Sissoko, universitaire et porte-parole de la Coalition des forces pour la République conduite par l’imam Mahmoud Dicko, le diagnostic est sans appel. L’opposant, en exil à Alger, estime que la junte est « déboussolée » et que le pays se trouve « dans le noir total », personne ne sachant désormais qui exerce réellement l’autorité à Bamako. Cette lecture, livrée au micro de Christophe Boisbouvier, traduit le sentiment d’un effacement de la chaîne de commandement civile et militaire au lendemain de l’attaque.
La Coalition des forces pour la République, regroupement religieux et politique structuré autour de l’imam Dicko, figure parmi les voix les plus écoutées de la contestation interne. Plusieurs de ses cadres ont été contraints à l’exil après le durcissement du régime à l’égard des opposants civils et religieux. Le choix d’Alger comme base arrière n’est pas anodin : la capitale algérienne demeure un acteur diplomatique de premier plan dans le dossier sahélien, et un canal de discussion historique avec la rébellion touarègue.
Kati et Kidal : deux symboles, deux fronts
La concomitance des frappes contre Kati et Kidal n’a rien d’anecdotique. Kati incarne le cœur du dispositif militaire et politique qui gouverne le Mali depuis cinq ans. Toute action hostile menée contre cette base équivaut à une atteinte directe à la légitimité opérationnelle des colonels au pouvoir. Kidal, à l’opposé, cristallise la question territoriale et identitaire : reprise par l’armée malienne et ses partenaires russes en novembre 2023, la ville était présentée comme la preuve du rétablissement de la souveraineté nationale sur l’ensemble du territoire.
La capacité des groupes armés à frapper simultanément ces deux points hautement symboliques suggère une coordination accrue entre la rébellion touarègue, recomposée au sein du Cadre stratégique permanent, et les katibas affiliées au Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), branche sahélienne d’Al-Qaïda. Cette convergence tactique, longtemps redoutée par les analystes régionaux, pourrait redessiner durablement l’équation militaire au Sahel central.
Quelles conséquences régionales ?
Au-delà du sort immédiat de la junte, l’épisode interroge la solidité de l’Alliance des États du Sahel, qui réunit Bamako, Ouagadougou et Niamey autour d’un projet de défense collective et d’émancipation vis-à-vis de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Un effondrement, même partiel, du commandement malien fragiliserait l’ensemble du dispositif et pourrait précipiter une recomposition diplomatique dans laquelle Alger, Rabat et Nouakchott chercheront à peser.
Les partenaires économiques du pays, à commencer par les opérateurs miniers exposés sur les filières aurifères, scrutent désormais l’évolution de la chaîne de décision. La capacité du pouvoir à reconstituer rapidement un état-major crédible et à rassurer sur la continuité administrative conditionnera la trajectoire des prochaines semaines. Selon RFI Afrique, l’opposant Étienne Fakaba Sissoko juge que plus personne ne sait, à ce stade, qui gouverne réellement le Mali.
Pour aller plus loin
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