UEMOA : les marchés financiers privilégient les États au privé

Detailed view of a stock market screen showing numbers and data, symbolizing financial trading.Photo : Pixabay / Pexels

Dans la zone UEMOA, les investisseurs institutionnels et bancaires manifestent une préférence marquée pour les titres publics émis par les huit États membres, reléguant les entreprises privées à un rôle marginal dans la mobilisation de l’épargne régionale. Ce constat, formulé par Lansana Gagny Sakho, président du Cercle des Administrateurs Publics et président du conseil d’administration de l’Agence pour la promotion des investissements et des grands travaux du Sénégal (APIX-SA), inverse la dynamique observée dans les économies développées. La démonstration s’appuie sur une analyse récente de Mathilde Lemoine, cheffe économiste du groupe Edmond de Rothschild, qui décrit à l’inverse un basculement des marchés du Nord vers les émetteurs corporates.

Un super cycle d’investissement à deux vitesses

Dans les grandes places financières occidentales, l’impératif de souveraineté économique et technologique alimente ce que les analystes qualifient de super cycle d’investissement. Les capitaux affluent vers les entreprises jugées stratégiques, notamment dans les semi-conducteurs, la défense, l’énergie décarbonée ou l’intelligence artificielle. Les États, alourdis par des ratios d’endettement historiques et par le retour de l’inflation, subissent une décote relative sur leurs titres souverains. La rentabilité anticipée des champions industriels prend le pas sur la sécurité perçue de la signature publique.

La zone UEMOA suit une trajectoire diamétralement opposée. Sur le marché des titres publics animé par l’Agence UMOA-Titres, les levées obligataires et les bons du Trésor absorbent l’essentiel de la liquidité bancaire. Les établissements de crédit régionaux, incités par la pondération réglementaire favorable des créances souveraines et par le refinancement de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), orientent leurs bilans vers la dette des États. Les émissions corporates, bien que présentes à la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM) d’Abidjan, restent quantitativement modestes.

Une éviction du secteur privé aux effets tangibles

Ce déséquilibre produit un effet d’éviction classique. Les entreprises privées de la région, y compris les grands groupes cotés, peinent à mobiliser des ressources longues à des conditions compétitives. Le coût du crédit demeure élevé, souvent supérieur à dix pour cent pour les PME, alors même que les États bénéficient de conditions de placement plus souples grâce à la profondeur du marché des titres publics. La conséquence structurelle est un sous-financement chronique de l’appareil productif régional, qu’il s’agisse d’industrie manufacturière, d’agro-transformation ou de services technologiques.

Le paradoxe est d’autant plus frappant que les huit pays de l’Union affichent des besoins massifs d’investissements privés pour absorber une démographie dynamique et créer les emplois qu’appelle une population majoritairement jeune. La Côte d’Ivoire, le Sénégal, le Bénin ou le Burkina Faso ont tous inscrit dans leurs plans nationaux de développement des objectifs ambitieux de transformation structurelle. Or ces trajectoires supposent une bascule progressive de l’épargne vers le capital productif, et non un adossement croissant au refinancement du secteur public.

Repenser l’architecture du financement régional

Plusieurs pistes émergent pour corriger cette asymétrie. La révision de la pondération prudentielle des créances corporates, l’approfondissement du marché secondaire de la BRVM, le développement de véhicules de titrisation adossés à des créances d’entreprises, ou encore l’émergence de fonds d’investissement panafricains capables de porter le risque privé, figurent parmi les leviers identifiés. La Banque ouest-africaine de développement (BOAD) et les régulateurs régionaux, notamment le Conseil régional de l’épargne publique et des marchés financiers (CREPMF), disposent d’une marge d’action pour réorienter progressivement les flux.

Reste que la question dépasse la seule technique financière. Elle touche à la gouvernance macroéconomique de l’Union et à la capacité des États à céder du terrain aux acteurs privés dans la captation de l’épargne. Tant que la signature souveraine restera perçue comme la seule valeur refuge crédible du marché régional, la diversification vers les émetteurs corporates progressera lentement. Le contraste avec la dynamique observée sur les marchés du Nord, où les entreprises supplantent désormais les États dans les préférences des investisseurs, souligne l’ampleur du chemin restant à parcourir pour l’UEMOA. Selon Financial Afrik.

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About the Author

Aïcha Diallo
Journaliste financière, Aïcha Diallo couvre les marchés de capitaux ouest-africains, le secteur bancaire et le paiement mobile. Diplômée en finance d'une grande école de commerce, elle a travaillé dans l'analyse économique avant de se consacrer au journalisme. Elle décrypte les stratégies des groupes bancaires panafricains et les décisions des régulateurs régionaux.

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