Israël menace les habitants de Deraa d’un sort à la Bint Jbeil

Scenic view of tents in a rural Idlib setting, showcasing traditional living amid natural landscapes.Photo : Ahmed akacha / Pexels

La menace est directe. Selon des informations rapportées depuis Damas, des officiers israéliens auraient interpellé les habitants de plusieurs villages du gouvernorat de Deraa, dans le sud de la Syrie, en leur posant une question à la portée sans équivoque : voulez-vous que vos villages connaissent le sort de Bint Jbeil ? La référence à cette localité du Sud-Liban, martyrisée par les bombardements israéliens ces derniers mois, sonne comme un avertissement stratégique adressé à toute une région frontalière en pleine recomposition.

Cette pression intervient dans un contexte régional bouleversé par la chute du régime de Bachar al-Assad en décembre 2024 et la reconfiguration accélérée des équilibres sécuritaires sur les marches méridionales de la Syrie. Depuis, l’armée israélienne a étendu son emprise au-delà de la ligne de désengagement du Golan, s’installant durablement sur des positions avancées et multipliant les incursions dans des localités jusque-là hors de son rayon d’action direct.

Deraa, laboratoire d’une nouvelle doctrine israélienne

Le choix de Deraa n’a rien d’anodin. Berceau du soulèvement syrien de 2011, la région conserve un tissu tribal dense, une mémoire politique aiguë et une porosité frontalière qui en font un espace stratégique de premier ordre. En interpellant directement les populations civiles, Tel-Aviv cherche à court-circuiter les autorités centrales issues de la transition damascène et à imposer un dialogue asymétrique avec les communautés locales.

La méthode rappelle celle appliquée au Sud-Liban durant les décennies de présence israélienne, entre 1982 et 2000, puis lors des offensives récentes contre le Hezbollah. Bint Jbeil, citée en exemple, incarne dans l’imaginaire régional la ville symbole de la résistance chiite face à Tsahal, mais aussi celle qui a payé le plus lourd tribut aux campagnes de destruction menées en 2006 et à nouveau en 2024. Convoquer ce nom devant des villageois syriens revient à afficher, sans détour, la nature du sort promis en cas de résistance.

Une frontière sud recomposée dans le silence international

Depuis la prise de Damas par les forces conduites par Ahmad al-Charaa, l’armée israélienne a mené des dizaines de raids aériens contre des dépôts d’armes, des positions militaires et des infrastructures héritées de l’ancien appareil sécuritaire syrien. Parallèlement, des unités terrestres ont pris position sur le mont Hermon et dans plusieurs villages du Quneitra et du sud de Deraa, souvent sans rencontrer de résistance organisée.

Les nouvelles autorités de Damas, prises dans la reconstruction d’un État exsangue et dépendantes des puissances régionales pour leur reconnaissance, disposent d’une marge de manœuvre étroite face à ces empiétements. Turquie, Qatar et Arabie saoudite avancent leurs pions dans le nord et le centre du pays. Le sud, lui, glisse dans une zone grise où l’influence israélienne s’installe méthodiquement, à la faveur d’une communauté internationale largement absorbée par Gaza, l’Ukraine et la crise du transport maritime en mer Rouge.

Un message à double destinataire

Au-delà des habitants de Deraa, la menace vise également les chancelleries arabes et les acteurs politiques syriens tentés de reconstituer une chaîne de commandement autonome dans le sud. En posant l’équation entre coopération et destruction, l’état-major israélien assume une logique de zone tampon élargie, cohérente avec les déclarations du gouvernement Netanyahou sur la nécessité d’une profondeur stratégique permanente au-delà du Golan.

Reste la question du seuil. Les tribus du Hauran, historiquement rétives à toute tutelle extérieure, ont déjà exprimé leur refus des incursions par des manifestations et des accrochages locaux. Plusieurs figures notables du gouvernorat ont publiquement rejeté l’idée d’un arrangement direct avec Tel-Aviv, invoquant l’unité territoriale syrienne. La comparaison avec Bint Jbeil, censée intimider, pourrait dans ce contexte produire l’effet inverse et raviver un sentiment de résistance dans une région où la mémoire des humiliations reste vive.

Pour Damas, la séquence en cours constitue un test de souveraineté aussi crucial que la reconquête administrative du nord-est kurde ou la négociation avec les factions druzes de Soueïda. L’incapacité à répondre au chantage frontalier fragiliserait durablement le crédit du nouveau pouvoir auprès de sa propre population. Selon Al Akhbar, les habitants concernés ont refusé de céder à l’intimidation israélienne.

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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