Nigeria : Abuja répond à l’insécurité par des polices d’État

A Nigerian police officer wearing a blue beret and camouflage uniform, smiling outdoors.Photo : Darkshade Photos / Pexels

La question sécuritaire s’impose comme la priorité absolue du gouvernement nigérian. Première puissance démographique du continent, le Nigeria fait face à une conjonction rare de pressions : multiplication des enlèvements de masse dans le Nord et le Centre, dégradation des relations avec l’Alliance des États du Sahel (AES) formée par le Mali, le Burkina Faso et le Niger, et débats internes sur la refonte du dispositif policier. Le président Bola Ahmed Tinubu a placé la refondation du modèle sécuritaire au cœur de son agenda politique, avec en ligne de mire une décentralisation historique de la fonction policière.

Une vague d’enlèvements qui saturent l’appareil fédéral

Les rapts collectifs se sont multipliés ces derniers mois, visant écoliers, agriculteurs et voyageurs sur les axes routiers des États du Nord-Ouest et du Centre. Les groupes armés, qualifiés localement de bandits, opèrent depuis les forêts de Zamfara, Kaduna, Katsina ou Niger, et rançonnent des populations entières. La police fédérale, structure héritée de l’ère post-coloniale et pilotée depuis Abuja, peine à couvrir un territoire vaste comme deux fois la France.

Le maillage humain est insuffisant, la connaissance du terrain limitée, et la coordination avec les communautés locales souvent défaillante. Plusieurs gouverneurs des États fédérés dénoncent depuis des années la lenteur des chaînes de décision et l’inadéquation d’une force unique pour un pays de plus de 220 millions d’habitants aux réalités linguistiques et confessionnelles hétérogènes.

Le tournant des polices d’État

Face à cette impasse, l’idée d’instituer des polices d’État, longtemps taboue au sein de la fédération, gagne du terrain. Le Conseil national de sécurité a ouvert la voie à des consultations formelles avec l’ensemble des 36 gouverneurs. La réforme suppose une révision de la Constitution de 1999, qui centralise strictement le monopole de la force publique entre les mains de la police fédérale nigériane (Nigeria Police Force).

Les partisans du projet avancent trois arguments : la proximité opérationnelle, une meilleure articulation avec les autorités traditionnelles et une réactivité accrue contre les groupes criminels. Les adversaires, eux, redoutent une politisation des futures polices régionales et leur instrumentalisation par des gouverneurs en concurrence avec le pouvoir central. Le précédent des milices ethniques et des groupes d’auto-défense, à l’image d’Amotekun dans le Sud-Ouest yoruba, nourrit les deux camps du débat.

Concrètement, la mise en œuvre exigerait des budgets considérables. Le recrutement, la formation, l’équipement et le contrôle démocratique de dizaines de milliers d’agents supplémentaires représentent un défi financier majeur pour des États déjà fragilisés par la baisse des transferts fédéraux consécutive à la réforme des subventions au carburant.

Frictions diplomatiques avec l’AES

Sur le front extérieur, Abuja gère un dossier tout aussi sensible. Les relations avec les trois juntes sahéliennes se sont détériorées depuis le coup d’État de juillet 2023 à Niamey. Le Nigeria, alors président en exercice de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), avait brandi la menace d’une intervention militaire avant de reculer. La création de l’AES et le retrait annoncé du Niger, du Mali et du Burkina Faso de l’organisation régionale ont acté une fracture durable.

Cette rupture a un coût sécuritaire immédiat. Les échanges de renseignement transfrontaliers avec Niamey sur les zones grises du bassin du lac Tchad et de la frontière nord se sont réduits, alors même que Boko Haram et la branche locale de l’État islamique (ISWAP) continuent de circuler entre le Nigeria, le Niger, le Tchad et le Cameroun. Les autorités nigérianes tentent désormais de reconstruire des canaux de coopération technique en dehors du cadre politique gelé.

Reste que le pari de Bola Ahmed Tinubu est aussi géopolitique. En consolidant l’appareil sécuritaire intérieur, le président entend restaurer le leadership régional du Nigeria, contesté par l’affirmation militaire de l’AES et par la présence renouvelée d’acteurs extérieurs comme la Russie. La refonte policière et la stabilisation du théâtre intérieur conditionnent la capacité d’Abuja à peser de nouveau sur l’échiquier ouest-africain. Selon FratMat.

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Fatoumata Sow
Analyste géopolitique, Fatoumata Sow est experte des dynamiques sécuritaires au Sahel et dans la Corne de l'Afrique. Elle a travaillé plusieurs années comme chercheuse dans des think tanks panafricains avant de rejoindre la presse. Ses analyses croisent les dimensions militaire, humanitaire et diplomatique des conflits régionaux.

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