Liban : le Hezbollah conteste la tutelle financière américaine

Old building facade in Beirut marked with bullet holes, showcasing war impact.Photo : Hervé Piglowski / Pexels

La question du monopole étatique de la force armée, désignée à Beyrouth par la formule « hasr al-silah » (le cantonnement des armes), s’impose comme la ligne de fracture centrale de la vie politique libanaise. Face aux injonctions relayées par l’exécutif, le Hezbollah et ses alliés parlementaires ouvrent une contre-offensive politique. Leur cible n’est plus seulement le dossier militaire, mais le canal financier par lequel, selon eux, Washington dicte l’agenda intérieur du pays du Cèdre.

Une contre-bataille politique autour du « cantonnement des armes »

Le mot d’ordre relayé par les cadres de la formation chiite est explicite : la Résistance entend transformer la controverse sur ses capacités militaires en un débat de souveraineté. La demande américaine de désarmement, portée par les émissaires successifs de l’administration à Beyrouth, est présentée comme la contrepartie exigée en échange d’un déblocage économique et d’un apaisement sur le front sud. Le Hezbollah y voit une équation politique inversée : ce n’est pas la Résistance qui doit rendre les armes, mais la présidence du Conseil qui doit rompre avec ce que ses détracteurs nomment la tutelle financière étrangère.

Dans les couloirs du Parlement, l’argumentaire se précise. Les députés proches du binôme Amal-Hezbollah soutiennent que les priorités affichées par le gouvernement — révision bancaire, restructuration de la dette, contrôle des transferts — sont calibrées selon les attentes du Trésor américain et du Fonds monétaire international. Ils réclament un retour à un pilotage strictement libanais des dossiers économiques, préalable, selon eux, à toute discussion sur l’architecture sécuritaire du pays.

La finance comme arme diplomatique

Depuis l’effondrement bancaire de 2019, le Liban vit sous perfusion partielle des institutions multilatérales et sous surveillance étroite de l’Office of Foreign Assets Control (OFAC), organe du Trésor américain chargé des sanctions. Cette exposition confère à Washington un pouvoir d’influence considérable sur les nominations à la Banque du Liban, sur la conduite des négociations avec le FMI et sur la circulation des devises. Le Hezbollah dénonce depuis plusieurs années un dispositif qui, à ses yeux, criminalise sa base sociale et étouffe l’économie parallèle du sud du pays.

Cette lecture n’est pas isolée. Une partie de la classe politique libanaise, y compris certains courants chrétiens, s’interroge ouvertement sur la marge de manœuvre réelle de l’État. La désignation d’un nouveau gouverneur de la banque centrale au printemps 2024, les discussions sur la loi bancaire et le sort des dépôts bloqués depuis cinq ans ont mis en évidence le poids des consultations extérieures. Pour les alliés du Hezbollah, chaque étape technique s’accompagne d’un arbitrage géopolitique implicite.

Un exécutif pris entre deux feux

La présidence libanaise et le chef du gouvernement, Nawaf Salam, se trouvent en position d’équilibriste. D’un côté, la reprise des flux d’aide internationale et la normalisation des relations bancaires exigent des gages jugés indispensables par les capitales occidentales et par Riyad. De l’autre, toute concession perçue comme un alignement sur l’agenda américain expose l’exécutif à une érosion de sa légitimité intérieure, dans un pays où le Hezbollah conserve une capacité de blocage parlementaire et une influence considérable sur la rue chiite.

Le calendrier accentue la tension. Les échanges de tirs intermittents avec Israël, les frappes ciblées dans la Bekaa et au Liban-Sud, ainsi que les rapports réguliers de l’émissaire américain sur l’application de la résolution 1701 des Nations unies alimentent un climat de mobilisation permanente. Dans ce contexte, la Résistance affirme vouloir déplacer le centre de gravité du débat : plutôt que de subir l’injonction du désarmement, elle entend porter la contestation sur le terrain de la souveraineté monétaire et budgétaire.

Reste à savoir si cette stratégie parviendra à recomposer les alliances internes. Les partis libéraux et une partie de la société civile jugent que l’ouverture financière est la seule voie pour restaurer la confiance et attirer les capitaux du Golfe. Les mois à venir, marqués par l’examen du projet de loi bancaire et par la poursuite du dialogue avec le FMI, diront si le pouvoir exécutif tranche en faveur de la ligne américaine ou tente de bâtir un compromis avec l’axe chiite. Selon Al Akhbar, le bras de fer ne fait que commencer.

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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