Fièvre de Lassa : le Nigeria recense 263 décès dans 24 États

High-tech laboratory equipment with multiple vials in a scientific research facility.Photo : Yuri Shkoda / Pexels

La fièvre de Lassa s’est imposée, année après année, comme l’un des défis sanitaires les plus persistants du Nigeria. Le bilan provisoire fait état de 263 décès depuis janvier, répartis sur vingt-quatre des trente-six États que compte la Fédération. Cette dispersion géographique, qui touche à la fois le sud-est forestier, la ceinture centrale et des zones septentrionales, confirme que l’épidémie a cessé d’être un phénomène saisonnier localisé pour devenir une donnée structurelle du paysage sanitaire nigérian.

Un virus devenu une donnée structurelle du Nigeria

La fièvre hémorragique de Lassa, identifiée pour la première fois en 1969 dans la ville éponyme de l’État de Borno, est transmise à l’homme par le rongeur Mastomys natalensis, par contact avec ses urines ou ses déjections contaminant denrées alimentaires et ustensiles. La transmission interhumaine, par les fluides corporels, explique la vulnérabilité particulière du personnel soignant. Les symptômes, longtemps confondus avec ceux du paludisme, retardent le diagnostic : fièvre, douleurs musculaires, vomissements, puis, dans les formes graves, hémorragies et atteintes multiviscérales.

Le ribavirine, administré précocement, demeure le seul antiviral disponible, en l’absence de vaccin homologué. Plusieurs candidats-vaccins sont évalués par la Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies (CEPI), mais aucun n’est entré en phase de déploiement de masse. Cette carence thérapeutique explique la létalité élevée observée en milieu hospitalier, régulièrement supérieure à 20 % lors des flambées majeures documentées depuis 2016.

L’épreuve récurrente des services de santé nigérians

Depuis 2018, le Nigeria enchaîne les saisons épidémiques de forte intensité. Le pays avait franchi le seuil des 170 décès dès 2019, puis des bilans comparables ont été rapportés en 2020, 2022 et 2023. La récurrence a conduit le Nigeria Centre for Disease Control and Prevention (NCDC) à instituer une surveillance renforcée, avec un bulletin épidémiologique hebdomadaire et un réseau de laboratoires de référence à Irrua, Lagos et Abuja. Reste que la densité des foyers, étalés sur 24 États en moins d’une année, met à rude épreuve une architecture sanitaire déjà sollicitée par le choléra, la rougeole et la diphtérie.

Les États d’Edo, d’Ondo et de Bauchi concentrent historiquement la majorité des cas confirmés. L’extension observée cette année vers des zones jusque-là moins exposées traduit à la fois une amélioration de la détection et une pression épidémique accrue, liée aux conditions d’habitat précaire, au stockage à l’air libre des céréales et à la cohabitation avec les rongeurs réservoirs. L’approche One Health, promue par l’Organisation mondiale de la santé, peine à se traduire en programmes continus de lutte antivectorielle et d’éducation sanitaire dans les zones rurales.

Un angle mort régional pour la CEDEAO

Le véritable enjeu dépasse les frontières de la Fédération. Le Mastomys natalensis est présent dans l’ensemble du bassin ouest-africain, et des cas sporadiques ont été documentés ces dernières années au Bénin, au Togo, au Ghana, au Liberia, en Sierra Leone et en Guinée. Les flux commerciaux et humains, intenses le long du corridor Lagos-Cotonou-Lomé-Accra, créent un risque permanent de diffusion. En 2016, l’importation d’un cas depuis le Nigeria avait provoqué une alerte au Togo, et le Bénin avait notifié, lors de la saison 2017-2018, plus d’une vingtaine de cas confirmés avec une létalité supérieure à 50 %.

Face à cette réalité, le dispositif de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), appuyé par l’Organisation ouest-africaine de la santé (OOAS) basée à Bobo-Dioulasso, reste calibré pour des urgences ponctuelles plutôt que pour la surveillance continue d’une endémie transfrontalière. La coordination des laboratoires, l’harmonisation des définitions de cas et la mobilisation d’équipes d’intervention rapides demeurent inégales d’un pays à l’autre, limitant la capacité à détecter précocement une importation.

Le bilan nigérian, par son ampleur et sa dispersion, agit comme un révélateur. Il rappelle qu’une épidémie installée dans un pays-pivot de 220 millions d’habitants constitue, par capillarité, un risque pour l’ensemble de l’espace communautaire, et qu’une réponse strictement nationale ne suffira plus à contenir un virus désormais ancré dans l’écologie régionale.

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Léa Mbongo
Reporter société, Léa Mbongo s'intéresse aux enjeux agricoles, environnementaux et de santé publique en Afrique francophone. Elle a couvert les crises climatiques du Sahel, les politiques de sécurité alimentaire et l'émergence des filières agroalimentaires locales. Ses reportages donnent la parole aux acteurs de terrain.

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