Le compte Instagram d’Anas al-Sharif, correspondant d’Al Jazeera à Gaza tué dans une frappe israélienne en août 2025, aurait été supprimé par Meta, selon des informations publiques encore au stade de l’allégation. Suivi par une audience dépassant deux millions de personnes, ce compte constituait l’une des principales fenêtres documentaires sur le quotidien du nord de l’enclave palestinienne. Sa disparition prive chercheurs, confrères et proches d’une archive visuelle produite au péril de la vie de son auteur, et replace la politique de modération de Meta au centre des interrogations.
Une audience de deux millions d’abonnés rendue invisible
Anas al-Sharif figurait parmi les visages les plus identifiables de la couverture d’Al Jazeera depuis le nord de Gaza. Ses publications, mêlant reportages de terrain, portraits de civils et images de destructions, avaient fédéré une communauté très au-delà du monde arabe, jusqu’en Afrique francophone, en Asie du Sud et en Amérique latine. La suppression d’un tel compte entraîne la perte, pour le public, d’un corpus difficilement reconstituable : les contenus originaux, les légendes rédigées par le journaliste, les témoignages collectés en commentaires et les relais effectués par ses pairs disparaissent simultanément.
La question du statut mémoriel des comptes de journalistes tués en zone de conflit se pose avec une acuité particulière. Meta propose depuis plusieurs années, sur Facebook, une procédure dite de « compte de commémoration » qui gèle la page tout en la maintenant accessible. L’extension de ce mécanisme à Instagram reste plus limitée, et la plateforme n’a pas publiquement explicité, à ce stade, le motif de la mesure visant le journaliste palestinien, ni l’existence éventuelle d’un recours ouvert à ses proches ou à son employeur.
Meta, Gaza et un contentieux de modération déjà documenté
Le cas d’Anas al-Sharif s’inscrit dans une séquence longue. Dès septembre 2022, un audit indépendant commandé par Meta à la société BSR concluait que la modération de Facebook et d’Instagram lors de l’escalade de mai 2021 à Gaza avait eu un impact négatif sur les droits humains des utilisateurs palestiniens, avec des suppressions et des restrictions de visibilité disproportionnées en arabe. Depuis octobre 2023 et le déclenchement de la guerre à Gaza, plusieurs organisations de défense de la liberté de la presse, dont le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) et Human Rights Watch, ont documenté la suspension répétée de comptes de reporters, de médecins et d’habitants de l’enclave.
Le Conseil de surveillance de Meta, instance quasi juridictionnelle créée par le groupe de Mark Zuckerberg, est lui-même intervenu à plusieurs reprises pour contester des décisions de retrait portant sur des contenus liés au conflit. Ces précédents nourrissent la défiance qui entoure chaque nouvelle mesure visant un compte palestinien, a fortiori lorsqu’il appartient à un journaliste identifié et accrédité auprès d’un grand média international.
Un enjeu de souveraineté informationnelle pour le monde arabe et l’Afrique
Au-delà du cas individuel, la polémique touche à la dépendance structurelle des sociétés arabes et africaines aux plateformes américaines pour la production et la diffusion de l’information. Selon les données publiées par Meta pour le premier trimestre 2024, Facebook et Instagram cumulent plus de trois milliards d’utilisateurs actifs mensuels dans le monde, dont une part croissante au Maghreb, au Sahel et dans le Golfe. Lorsque la plateforme suspend un compte à forte audience, elle agit en pratique comme un éditeur global, sans que les États concernés ne disposent de leviers équivalents à ceux de l’Union européenne, dotée depuis 2022 du Digital Services Act.
Plusieurs capitales arabes réfléchissent à des cadres de régulation inspirés de ce dispositif, et la question de la préservation des archives des journalistes tués en reportage pourrait figurer parmi les points soulevés dans les prochaines consultations de l’Union arabe des télécommunications. Pour les rédactions africaines francophones qui investissent massivement dans Instagram et TikTok, le précédent est également scruté : il confirme qu’une audience bâtie sur une plateforme privée demeure, en droit comme en fait, révocable à tout moment.
Reste que la frontière entre modération automatisée et décision éditoriale assumée n’a jamais été aussi floue. Tant que Meta n’aura pas détaillé la procédure appliquée au compte d’Anas al-Sharif, le soupçon d’un effacement discrétionnaire pèsera sur la plateforme et, par ricochet, sur la crédibilité de ses engagements en matière de pluralisme.
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