Le régulateur gabonais des médias a mis fin, samedi, à une parenthèse de huit mois durant laquelle Facebook, Instagram, TikTok et YouTube étaient inaccessibles depuis le territoire national. La décision, annoncée par Jean-Claude Franck Mendome, porte-parole de la Haute autorité de la communication (HAC), a été lue sur l’antenne de la télévision publique. « La HAC décide de la levée de la mesure portant suspension des réseaux sociaux. » La formule, brève, referme un épisode ouvert le 17 février par cette même instance, qui invoquait alors des « contenus portant atteinte à la stabilité des institutions de la République et à la sécurité nationale ».
Une coupure devenue poreuse, un rétablissement très encadré
Pendant huit mois, les 3,5 millions d’habitants du Gabon ont vécu une déconnexion toute relative. WhatsApp a continué de fonctionner par intermittence, et le recours aux réseaux privés virtuels s’est généralisé parmi les cadres, les commerçants et une partie de la jeunesse urbaine. Dans la sous-région, cette porosité n’a rien d’inédit : au Tchad en 2018-2021, au Cameroun anglophone en 2017 ou plus récemment au Sénégal en 2023, les restrictions imposées aux plateformes ont systématiquement été contournées, au prix d’un ralentissement des échanges et d’un surcoût pour les très petites entreprises dépendantes du commerce social.
L’économie numérique gabonaise, encore embryonnaire, a payé le prix de ce verrouillage. Les créateurs de contenu, les e-commerçants et les agences de communication ont perdu l’essentiel de leur audience organique, dans un pays où le taux de pénétration d’internet dépasse 70 % selon les données publiées ces dernières années par l’Union internationale des télécommunications. La reprise de l’accès ne s’accompagne cependant d’aucun retour au statu quo ante : le gouvernement a profité de ces huit mois pour redessiner les règles du jeu.
L’identification obligatoire, pivot d’un nouveau régime numérique
Depuis octobre, les usagers gabonais sont tenus de s’identifier formellement pour accéder aux services en ligne. Cette obligation, dont les modalités techniques restent à préciser, met un terme à l’anonymat qui prévalait jusque-là sur les réseaux. La HAC assume le choix : il s’agissait, selon ses termes, de « permettre au gouvernement d’adapter l’arsenal juridique pour un meilleur encadrement de l’usage des réseaux sociaux ». Autrement dit, la suspension n’était pas une fin en soi, mais un sas vers un dispositif pérenne de traçabilité.
Le régulateur revendique par ailleurs un canal direct avec les géants américains du numérique. La HAC affirme avoir « développé une collaboration active avec TikTok, Meta et YouTube » afin d’« améliorer la modération des contenus diffusés ». La nature précise de ces échanges — simples points de contact techniques ou accords formalisés — n’a pas été rendue publique. Ce rapprochement s’inscrit dans une tendance continentale : du Kenya au Nigeria en passant par l’Afrique du Sud, les régulateurs multiplient les bureaux de liaison avec les plateformes, parfois sous la menace d’amendes ou de blocages, comme ce fut le cas à Abuja contre Twitter en 2021.
Une normalisation politique sous surveillance
Le geste intervient dans un contexte politique chargé pour les autorités de la transition. Brice Clotaire Oligui Nguema, général arrivé au pouvoir en août 2023 et confirmé par le scrutin présidentiel de 2025, cherche à consolider une image de dirigeant élu et respectueux des libertés publiques. Plusieurs recours déposés contre la suspension initiale avaient été écartés par les juridictions saisies, laissant la décision de rouvrir le web entre les seules mains du régulateur.
L’affaire d’Alain-Claude Bilie-By-Nze continue toutefois d’assombrir le tableau. L’ancien chef du gouvernement, voix critique du nouveau régime, est détenu depuis le mois d’avril. Les poursuites portent sur une dette qu’il aurait contractée en 2008 dans l’exercice de ses fonctions officielles. Pour les acteurs de la société civile, le contraste reste frappant entre une normalisation numérique revendiquée et un espace politique où les figures d’opposition restent exposées à des procédures judiciaires anciennes réactivées.
Reste à mesurer, dans les prochaines semaines, l’effet concret du nouveau cadre sur la parole publique en ligne. L’obligation d’identification, combinée à la modération renforcée promise par les plateformes, pourrait transformer durablement les usages, bien au-delà de la simple reconnexion technique annoncée ce week-end à Libreville.
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