La séquence politique autour de la dette publique du Sénégal vient de s’enrichir d’un témoignage de première main. Aminou Lo, ex-collaborateur à la Primature dirigée par Ousmane Sonko, a rendu publique la teneur d’une discussion stratégique qu’il a eue avec le chef du gouvernement avant de quitter ses fonctions. L’échange a porté sur deux dossiers qui concentrent aujourd’hui l’attention des marchés et des bailleurs : le traitement de l’endettement souverain et la restructuration du secteur énergétique. Sa formule, « Je suis d’accord, mais trouvons la bonne appellation », résume à elle seule la nature du différend : non pas sur le fond, mais sur la grammaire à employer face aux investisseurs internationaux.
Une bataille des mots qui engage la crédibilité souveraine
Dans l’univers de la dette souveraine, le vocabulaire n’est jamais neutre. Entre un reprofilage, une renégociation, une restructuration et un défaut, les conséquences juridiques, financières et réputationnelles diffèrent radicalement. Un reprofilage, qui se limite à étirer les maturités, se négocie en général à l’amiable et préserve l’accès aux marchés. Une restructuration implique une décote sur le principal ou les intérêts, et déclenche presque toujours des procédures auprès des agences de notation. Un défaut, enfin, ferme pour plusieurs années la porte des émissions internationales, comme l’ont expérimenté le Ghana en 2022, la Zambie en 2020 et l’Éthiopie en 2023 et 2024.
C’est précisément ce champ sémantique qu’Aminou Lo semble avoir voulu baliser dans son échange avec le Premier ministre. En acceptant le principe tout en demandant à travailler l’« appellation », il reconnaît l’impasse budgétaire mais plaide pour une communication maîtrisée. La nuance n’est pas accessoire : depuis l’annonce, à l’automne 2024, de la révision à la hausse du stock de dette hérité du régime de Macky Sall, les spreads des eurobonds sénégalais ont connu plusieurs épisodes de tension. Toute parole gouvernementale perçue comme ambiguë se traduit mécaniquement par un renchérissement du coût du financement.
Énergie et dette, les deux faces d’un même ajustement
Le second volet de l’entretien révélé par l’ancien conseiller concerne le secteur de l’énergie sénégalais, dont les équilibres sont intimement liés à ceux des finances publiques. Les subventions à l’électricité et aux hydrocarbures ont représenté, ces dernières années, une part significative des dépenses courantes de l’État, pesant lourdement sur le déficit. La Société nationale d’électricité, Senelec, cumule par ailleurs un passif qui alimente la dette intérieure du pays, en particulier vis-à-vis des producteurs indépendants et des fournisseurs d’hydrocarbures.
L’entrée en production du champ gazier de Grand Tortue Ahmeyim, partagé avec la Mauritanie, et du champ pétrolier de Sangomar devait précisément desserrer cette contrainte. Mais la montée en puissance plus lente qu’anticipé des recettes d’hydrocarbures oblige l’exécutif à envisager, en parallèle, une rationalisation des subventions. C’est un chantier politiquement sensible pour un gouvernement issu de Pastef, formation qui a construit son discours sur la justice sociale et la rupture avec les orthodoxies imposées par les bailleurs multilatéraux.
Pastef à l’épreuve de la contrainte extérieure
Le témoignage d’Aminou Lo met au jour une tension doctrinale que les cercles diplomatiques et financiers de Dakar observent depuis plusieurs mois. D’un côté, une aile technocratique, soucieuse de préserver la signature du Sénégal auprès du Fonds monétaire international, dont le programme a été suspendu après la révélation des irrégularités statistiques. De l’autre, un courant plus politique, porté par le Premier ministre, qui pousse à assumer une rupture frontale avec l’héritage financier précédent, quitte à bousculer les codes des marchés.
Cette dualité n’est pas inédite dans la région. En Côte d’Ivoire au milieu des années 2000, au Bénin plus récemment, ou encore au Kenya en 2024, des gouvernements ont dû arbitrer entre fermeté politique et prudence sémantique pour éviter de déclencher une spirale défavorable. Le choix du mot juste, loin d’être cosmétique, conditionne la capacité du Sénégal à revenir sur les marchés en 2025 et 2026, dans un contexte où les taux restent élevés pour les émetteurs africains notés en catégorie spéculative.
Reste à savoir si cette confidence suscitera une clarification de la part de la Primature. Les prochaines semaines, marquées par les discussions avec le FMI sur un nouveau cadre de coopération, diront si la ligne défendue par l’ancien collaborateur a laissé une empreinte durable sur l’arbitrage gouvernemental.
Pour aller plus loin
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