L’Algérie a profité du cadre moscovite pour défendre l’idée d’une concertation plus structurée entre pays producteurs de gaz, à la veille du sommet du Forum des pays exportateurs de gaz (GECF). La démarche algérienne ne relève pas d’une initiative isolée : elle s’inscrit dans un plaidoyer ancien, porté par Alger depuis la création du Forum à Téhéran en 2001 et sa formalisation en organisation intergouvernementale à Moscou en 2008. Le pays, qui a abrité le siège du secrétariat à ses débuts, a toujours vu dans cette enceinte un contrepoids potentiel au pouvoir des acheteurs européens et asiatiques.
Un marché gazier en recomposition rapide
Le contexte dans lequel s’inscrit la position algérienne est celui d’un marché mondial profondément reconfiguré depuis 2022. L’effondrement des flux russes vers l’Union européenne, passés d’environ 150 milliards de mètres cubes par an avant la guerre en Ukraine à des volumes résiduels, a redistribué les rôles. Les États-Unis sont devenus en 2023 le premier exportateur mondial de gaz naturel liquéfié, devant le Qatar et l’Australie, bouleversant la hiérarchie que les membres du GECF entendaient préserver.
Dans ce paysage, l’Algérie occupe une position singulière. Deuxième fournisseur de gaz de l’Union européenne depuis 2022, le pays exporte environ 50 milliards de mètres cubes par an, principalement via les gazoducs Medgaz vers l’Espagne et Transmed vers l’Italie. Rome a signé en 2022 un accord faisant de Sonatrach son premier fournisseur, un basculement commercial majeur. Cette dépendance mutuelle entre Alger et plusieurs capitales européennes donne au pays une marge de manœuvre que peu de membres du Forum peuvent revendiquer.
La tentation d’un modèle à la OPEP+
L’appel algérien à la concertation renvoie, en filigrane, à un débat récurrent au sein du GECF : l’organisation doit-elle évoluer vers un mécanisme de coordination des volumes et des prix, à l’image de ce que l’OPEP+ a construit dans le pétrole depuis 2016 ? Jusqu’ici, les membres du Forum, qui représentent collectivement près de 70 % des réserves prouvées de gaz naturel et plus de la moitié des exportations mondiales de GNL, se sont refusés à instaurer des quotas contraignants. Les contrats gaziers de long terme, souvent indexés et bilatéraux, se prêtent mal à la discipline cartellaire qui structure le marché pétrolier.
La Russie, premier détenteur de réserves au monde, soutient de longue date le principe d’une coordination accrue, pour des raisons qui tiennent autant à la géopolitique qu’à la défense de ses parts de marché asiatiques. Le Qatar, premier exportateur historique de GNL, est plus réservé : Doha privilégie ses contrats directs avec les acheteurs européens et asiatiques et a signé en 2022 et 2023 des accords d’approvisionnement sur quinze à vingt-sept ans avec l’Allemagne, la France et plusieurs pays asiatiques. L’Iran, détenteur des deuxièmes réserves mondiales, reste contraint par les sanctions américaines et peine à exporter.
Un pari risqué pour l’Afrique du Nord
Pour Alger, le plaidoyer en faveur d’une concertation renforcée répond à un impératif stratégique : préserver la rente gazière, qui représente encore plus de 90 % des recettes d’exportation du pays et finance l’essentiel du budget public. La chute des prix européens du gaz, revenus en 2024 autour de 30 à 40 euros le mégawattheure après les pics à plus de 300 euros de l’été 2022, a rappelé la volatilité des revenus. Dans ce cadre, obtenir des engagements collectifs sur les volumes ou, à défaut, sur une doctrine de prix minimale, constituerait un filet de sécurité budgétaire.
Reste que l’exercice se heurte à la concurrence frontale du GNL américain et à la montée en puissance des exportateurs non membres du Forum. L’Égypte, le Mozambique, le Sénégal et la Mauritanie, qui exploitent depuis 2024 le champ Grand Tortue Ahmeyim, entrent progressivement sur le marché mondial du GNL sans adhérer au GECF. Toute discipline collective imposée aux seuls membres risquerait de céder des parts aux producteurs extérieurs. Concrètement, la position algérienne engage un débat de fond que le sommet moscovite tranchera difficilement, mais qui pèsera sur les équilibres énergétiques euro-méditerranéens des prochaines années.
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