Le projet de potasse de Banio, porté au Gabon par la société canadienne Millennial Potash, se joue désormais sur le terrain financier. L’entreprise cherche à mobiliser environ 480 millions de dollars, soit 274 milliards FCFA, pour construire une mine capable de produire jusqu’à 1,2 million de tonnes de potasse par an sur la côte atlantique gabonaise. L’opération marque une étape rare pour un pays dont l’économie minière reste adossée au manganèse et, dans une moindre mesure, à l’or.
Un pari de diversification pour l’économie minière gabonaise
Depuis des décennies, le secteur extractif gabonais repose sur deux piliers : le pétrole offshore et le manganèse exploité à Moanda, dans le Haut-Ogooué, par la Compagnie minière de l’Ogooué. Cette dépendance expose Libreville à la volatilité de deux marchés très cycliques. L’arrivée d’un troisième actif minier d’ampleur, orienté vers un segment entièrement différent, l’agrochimie, modifierait la structure des recettes publiques et la cartographie des zones productives, en déplaçant une partie de l’activité vers la province de la Nyanga, longtemps restée à l’écart des grands chantiers industriels.
Les campagnes de forage menées sur Banio ont confirmé des ressources estimées à plus de 6 milliards de tonnes, un ordre de grandeur qui place le gisement dans la catégorie des actifs à très longue durée de vie. À une cadence annuelle de 1,2 million de tonnes, le gisement offrirait plusieurs décennies d’exploitation, sous réserve que les paramètres géologiques retenus par les études de faisabilité en cours confirment les premières estimations.
La potasse, maillon critique d’une souveraineté africaine en fertilisants
La potasse, aux côtés de l’azote et du phosphate, constitue l’un des trois nutriments de base des engrais minéraux. Le marché mondial, de l’ordre de 70 à 75 millions de tonnes par an, demeure dominé par quelques pays producteurs, au premier rang desquels le Canada, la Russie et la Biélorussie. Les sanctions occidentales contre Minsk et Moscou, consécutives à la guerre en Ukraine, ont provoqué en 2022 une flambée des prix au-delà de 1 000 dollars la tonne, avant un reflux marqué autour de 300 à 350 dollars en 2024. Cette séquence a rappelé la fragilité d’une chaîne d’approvisionnement très concentrée.
Pour l’Afrique, dont la consommation d’engrais par hectare reste parmi les plus faibles au monde, l’émergence d’un producteur sur sa façade atlantique représenterait un levier agricole stratégique. Le continent importe aujourd’hui la quasi-totalité de ses besoins en chlorure de potassium. Un approvisionnement régional faciliterait l’exécution des engagements pris à Abuja en 2006, puis renouvelés à Nairobi en 2024, pour tripler l’usage des fertilisants et sécuriser les rendements céréaliers.
Le voisin congolais travaille, lui aussi, sur ce segment : les projets de Kola et Dougou Extension, dans la région du Kouilou, visent une mise en production attendue depuis plusieurs années, avec des capacités cumulées supérieures à deux millions de tonnes. La compétition régionale pour attirer les capitaux et sécuriser les débouchés sera réelle, d’autant que les marchés visés par Banio, Brésil et Asie, sont également ceux que convoitent les producteurs congolais.
Un montage financier adossé à Washington
Le soutien annoncé de la U.S. International Development Finance Corporation (DFC) constitue l’élément central du tour de table. L’agence américaine, créée en 2019 pour contrer l’influence chinoise dans les économies émergentes, a progressivement orienté une partie de ses engagements vers les minéraux critiques et les intrants agricoles. Son implication envoie un signal aux investisseurs institutionnels encore hésitants, en limitant le risque politique perçu et en facilitant l’accès à des cofinanceurs multilatéraux.
Les études de faisabilité et d’impact environnemental, encore en cours, détermineront le dimensionnement final de l’usine, les besoins énergétiques et le choix du gaz naturel liquéfié comme source d’alimentation. Elles conditionneront également la clôture financière, préalable obligatoire au lancement effectif des travaux, aujourd’hui envisagé pour la fin 2027. D’ici là, Millennial Potash devra convaincre ses futurs créanciers que les hypothèses de prix retenues résisteront à un marché mondial redevenu nerveux, et que les infrastructures portuaires nécessaires à l’export suivront le calendrier industriel.
Pour les autorités gabonaises, issues de la transition ouverte en août 2023, la réussite de Banio constituerait une démonstration concrète de leur capacité à attirer des capitaux occidentaux sur un segment nouveau, loin des hydrocarbures et du manganèse. L’échec, ou un simple décalage prolongé, laisserait au Congo-Brazzaville voisin le soin d’incarner la future offre africaine de potasse.
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