Le mandat confié par Bank of America à Harvest Asset Management, société de gestion basée à Douala, pour cartographier le marché financier de la zone CEMAC marque une inflexion dans la perception qu’ont les grandes banques d’investissement américaines de l’Afrique centrale. La mission reste à ce stade exploratoire, sans périmètre public connu, mais elle place un intermédiaire local au cœur du dialogue avec les émetteurs souverains et corporate de la région. Pour la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, qui regroupe le Cameroun, le Gabon, le Congo, le Tchad, la Guinée équatoriale et la République centrafricaine, c’est l’occasion de tester l’appétit réel d’un investisseur de rang mondial.
Un marché régional encore étroit mais en recomposition
La Bourse des valeurs mobilières d’Afrique centrale (BVMAC), née de la fusion en 2019 entre la place de Libreville et celle de Douala, demeure l’une des plus modestes du continent. Sa capitalisation reste très inférieure à celle de la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM) d’Abidjan, qui dépasse les 10 000 milliards de francs CFA, et à des années-lumière de la Johannesburg Stock Exchange. Le compartiment obligataire y est néanmoins devenu plus actif, porté par les émissions récurrentes du Trésor camerounais, gabonais et congolais, ainsi que par les bons et obligations assimilables du Trésor placés sur le marché des titres publics animé par la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC).
La supervision est assurée par la Commission de surveillance du marché financier de l’Afrique centrale (COSUMAF), qui a étendu depuis 2020 son cadre aux organismes de placement collectif. Harvest Asset Management, acteur camerounais spécialisé dans la gestion d’actifs, figure parmi les sociétés agréées pour opérer sur ce marché. Son choix comme interlocuteur n’est pas anodin : il place Douala, principal centre économique de la zone, au point de contact d’une démarche qui aurait pu passer par Libreville, siège de la BVMAC et de la COSUMAF.
Quelles émissions pourraient capter l’intérêt d’un gérant américain
La question centrale, pour les trésoreries publiques comme pour les directions financières d’entreprises, est de savoir quels papiers répondent aux critères d’un investisseur institutionnel américain. Trois gisements se dégagent. D’abord, les eurobonds souverains libellés en dollars : le Gabon a réémis en 2024 un instrument de ce type dans le cadre d’une opération de gestion de passif saluée par les marchés, et le Cameroun avait placé en 2015 une ligne de 750 millions de dollars. Ces titres, cotés à Londres ou à Dublin, sont déjà accessibles aux fonds internationaux et constituent la porte d’entrée naturelle.
Ensuite, les obligations du Trésor en francs CFA émises sur le marché régional, dont les rendements se situent fréquemment entre 6 % et 8 % selon les maturités, offrent un couple rendement-risque attractif pour qui accepte l’exposition à la parité fixe euro-franc CFA. Enfin, les émissions corporate restent rares mais stratégiques : des opérateurs télécoms, des sociétés énergétiques et quelques banques régionales pourraient trouver dans l’intérêt américain un argument pour sortir de leur dépendance au financement bancaire local.
Un signal à relativiser, un précédent à surveiller
La prudence s’impose. Un mandat de reconnaissance n’engage ni volume ni calendrier d’investissement, et plusieurs grandes maisons avaient déjà envoyé des missions d’étude dans la zone sans y donner suite de manière significative. Les freins sont connus : liquidité secondaire limitée, convertibilité encadrée par la BEAC depuis la réforme de la réglementation des changes de 2019, exposition au risque politique dans certains États membres, et notation souveraine souvent inférieure à la catégorie d’investissement.
Reste que la démarche de Bank of America intervient dans une séquence où les gestionnaires d’actifs internationaux redécouvrent les marchés frontières africains, après des années de désengagement liées à la hausse des taux américains. Si la mission d’Harvest Asset Management débouche sur un véhicule d’investissement dédié ou sur une participation à une prochaine émission souveraine, elle pourrait redéfinir le profil d’investisseurs présents sur la dette publique d’Afrique centrale. Les prochaines adjudications du Trésor camerounais et une éventuelle réouverture gabonaise serviront de test grandeur nature.
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