La mesure est tombée comme un avertissement adressé à l’ensemble du continent : Washington retire l’Afrique du Sud et le Rwanda du programme AGOA, qui offrait depuis l’an 2000 un accès en franchise de droits au marché américain pour des milliers de lignes tarifaires. Les deux pays rejoignent ainsi la liste, déjà étoffée ces dernières années, des États africains évincés du dispositif pour des motifs politiques, sécuritaires ou commerciaux. L’impact sera très inégal entre Pretoria, poids lourd industriel du continent, et Kigali, exportateur de niche.
Un dispositif vieux de vingt-cinq ans arrivé à un tournant
L’African Growth and Opportunity Act, promulgué sous l’administration Clinton en mai 2000, constitue depuis un quart de siècle la pierre angulaire des relations commerciales entre les États-Unis et l’Afrique subsaharienne. Le texte autorise les pays jugés éligibles à exporter sans droits de douane plus de 6 000 produits vers le marché américain, à condition de respecter des critères liés à l’État de droit, au pluralisme politique, aux droits des travailleurs et à l’ouverture économique. Chaque année, la Maison Blanche procède à une revue de la liste des bénéficiaires, qui peut déboucher sur une suspension.
Ce rendez-vous annuel prend un relief particulier en 2024-2025 : l’AGOA arrive à échéance le 30 septembre 2025, et sa reconduction fait l’objet d’un débat nourri au Congrès. Plusieurs propositions circulent, allant d’un simple renouvellement à l’identique à une refonte intégrant des conditionnalités plus strictes et des mécanismes de graduation pour les économies devenues trop compétitives. L’exclusion simultanée de Pretoria et de Kigali s’inscrit dans ce climat d’incertitude, et pourrait préfigurer un durcissement général des critères.
Pretoria : l’industrie automobile en première ligne
Pour l’Afrique du Sud, le retrait est lourd de conséquences. Première économie à bénéficier historiquement de l’AGOA en valeur, le pays expédiait sous ce régime une part significative de sa production automobile vers les États-Unis, aux côtés d’agrumes, de vins, de produits sidérurgiques et de pièces détachées. Les constructeurs installés dans les provinces de l’Eastern Cape et du Gauteng, notamment les usines de BMW, Mercedes-Benz, Ford et Toyota, utilisent le dispositif pour acheminer vers l’Amérique du Nord des véhicules qui, sans la franchise, se heurteront à des droits pouvant atteindre 25 % sur certaines catégories.
Le climat diplomatique entre Pretoria et Washington s’est tendu depuis deux ans, sur fond de divergences autour de la guerre à Gaza, de la plainte sud-africaine devant la Cour internationale de justice contre Israël, et des positions jugées complaisantes de Pretoria envers Moscou. Plusieurs élus du Congrès américain plaidaient depuis des mois pour une révision du statut sud-africain, estimant que la trajectoire diplomatique du pays contrevenait aux critères d’éligibilité politique de l’AGOA.
Kigali : un signal politique plus qu’un choc économique
Le cas rwandais relève d’une tout autre arithmétique. Les exportations du pays vers les États-Unis au titre de l’AGOA restent modestes, concentrées sur le café, le thé, l’artisanat et quelques produits textiles. Mais Kigali avait déjà subi un premier avertissement en 2018, lorsque Washington avait partiellement suspendu les préférences sur les textiles rwandais à la suite de l’interdiction d’importation de vêtements d’occasion décidée par le gouvernement de Paul Kagame. Le dossier s’est aggravé depuis, avec les accusations récurrentes de soutien rwandais au Mouvement du 23 mars (M23) dans l’est de la République démocratique du Congo.
Plusieurs rapports d’experts mandatés par les Nations unies ont documenté la présence de forces rwandaises aux côtés du M23 dans le Nord-Kivu, où la ville de Goma est tombée en janvier 2025. Le département d’État américain avait déjà sanctionné nommément des responsables militaires rwandais au cours des derniers mois. Le retrait de l’AGOA prolonge donc, sur le terrain commercial, une pression diplomatique déjà engagée.
Un précédent qui éclaire l’avenir du régime
Les récents déclassements de l’Éthiopie en 2022, pour les violations des droits humains au Tigré, ou plus anciennement de Madagascar après le coup d’État de 2009, rappellent que le mécanisme fonctionne comme un outil géopolitique à part entière. Reste que l’exclusion d’une économie du poids de l’Afrique du Sud, deuxième PIB du continent, change l’échelle du signal envoyé. Les autres bénéficiaires, du Kenya au Lesotho en passant par le Sénégal et la Côte d’Ivoire, observeront avec attention la manière dont Washington arbitrera, dans les prochains mois, entre priorités diplomatiques et stabilité d’un instrument qui a façonné une partie du tissu exportateur africain.
Pour aller plus loin
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