Sénégal : le FMI et les eurobonds otages de la fronde Pastef

A vibrant minibus travels the streets of Dakar, passing a historic church under a clear blue sky.Photo : Lom Doudou / Pexels

Le vote du 3 novembre n’a pas la forme d’un désaveu classique : il est l’œuvre de la majorité elle-même. Avec 109 voix contre, 20 pour et 3 abstentions, les députés sénégalais ont adopté la question préalable déposée par le groupe Pastef, écartant tout débat au fond sur la loi de finances rectificative 2026. Le texte avait déjà été refusé à deux reprises en commission des finances au mois d’octobre. Dans un hémicycle où le parti au pouvoir contrôle 130 des 165 sièges, la mécanique interne de blocage prend le pas sur l’arbitrage politique classique entre majorité et opposition.

Une fronde interne qui fragilise la signature de Dakar

Le président de l’Assemblée nationale et chef du Pastef, Ousmane Sonko, avait prévenu dès le 19 octobre : aucun vote de la LFR 2026, ni du projet de loi de finances initiale 2027, ne passerait sans encadrement légal préalable des fonds spéciaux. Ce verrou procédural, doublé d’un désaccord sur le ciblage des aides aux ménages vulnérables, prive le gouvernement du véhicule budgétaire indispensable pour corriger les données publiques révisées après la découverte d’une dette dissimulée sous l’ancien régime. Or c’est précisément cette correction que le Fonds monétaire international attend pour soumettre à son conseil d’administration l’accord technique conclu le 1er septembre, portant sur un programme de 2,2 milliards de dollars étalé sur 36 mois.

Le ministre de l’Économie, Abdourahmane Sarr, a plaidé publiquement pour un compromis budgétaire, tout en reconnaissant que la dissolution de l’Assemblée restait l’issue par défaut si aucun terrain d’entente n’était trouvé. Bassirou Diomaye Faye, interrogé en marge de l’Assemblée générale des Nations unies en septembre, n’avait écarté aucune hypothèse. Le silence des créanciers privés détenteurs des eurobonds, dans un contexte où plusieurs agences ont déjà abaissé la note souveraine du Sénégal en catégorie spéculative depuis 2024, pèse autant que l’arbitrage du FMI.

Le compte à rebours du 2 décembre et le mur de mars 2027

À partir du 2 décembre 2026, soit deux ans jour pour jour après l’installation de la législature, le chef de l’État retrouve la faculté constitutionnelle de dissoudre l’Assemblée. Le précédent de 2024 fixe un ordre de grandeur précis : décret du 12 septembre, scrutin le 17 novembre, installation de la nouvelle Assemblée le 2 décembre, soit un cycle d’environ quatre-vingts jours. Appliquée à l’hypothèse d’une dissolution dès le 2 décembre 2026, la projection place un scrutin législatif anticipé à une date dominicale de février 2027, dans la fourchette constitutionnelle de 60 à 90 jours après publication du décret. Entre-temps, le président gouvernerait par ordonnance, et le budget 2027 serait reconduit par ce même canal au 1er janvier.

Ce scénario a un coût de signature. Le 13 mars 2027, le Sénégal doit honorer, sur son obligation 2028 libellée en euros, le remboursement d’un tiers du nominal assorti de deux coupons, pour un total voisin de 400 millions d’euros. Sans premier décaissement du FMI, l’accès au marché devient dissuasif et la négociation d’un traitement sous le cadre commun du G20 se profilerait rapidement, avec les délais que l’on sait : l’expérience zambienne, entamée en 2021, a montré qu’un accord substantiel avec un comité officiel pouvait exiger plus de trois années de pourparlers, tandis que le Ghana, défaut déclaré en décembre 2022, n’a bouclé sa restructuration des eurobonds qu’à l’automne 2024.

Trois trajectoires, un même arbitre

La voie du compromis suppose une LFR amendée avant le 2 décembre, une LFI 2027 adoptée avant le 31 décembre, puis l’approbation du conseil d’administration du FMI entre fin décembre et janvier, ouvrant la porte à un premier décaissement et à l’ouverture formelle des discussions avec les porteurs d’eurobonds. La voie de la dissolution déplace l’arbitrage vers les urnes, au prix d’une parenthèse de gouvernance par ordonnance de deux à trois mois. Une troisième hypothèse, intermédiaire, consisterait à faire adopter un texte minimal portant uniquement sur l’encadrement des fonds spéciaux, pour lever l’objection de Sonko sans ouvrir un débat budgétaire d’ampleur avant le 2 décembre.

Dans les trois configurations, c’est le même acteur qui tranchera en dernier ressort la soutenabilité de la trajectoire : les marchés obligataires, en arbitrant à chaque bornage politique le spread qu’ils exigent pour continuer à financer le Sénégal. La politique intérieure sénégalaise se joue désormais à l’intersection de la Constitution, du mémorandum négocié avec le FMI et du prospectus d’une obligation souveraine émise voilà près de dix ans.

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Aïcha Diallo
Journaliste financière, Aïcha Diallo couvre les marchés de capitaux ouest-africains, le secteur bancaire et le paiement mobile. Diplômée en finance d'une grande école de commerce, elle a travaillé dans l'analyse économique avant de se consacrer au journalisme. Elle décrypte les stratégies des groupes bancaires panafricains et les décisions des régulateurs régionaux.

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