La diphtérie au Sénégal n’est plus un phénomène circonscrit. Avec 456 cas confirmés et 14 décès recensés, l’épidémie touche treize des quatorze régions médicales du pays, soit la quasi-totalité du territoire sanitaire. Ce bilan, inédit depuis plusieurs décennies pour une pathologie que le Programme élargi de vaccination (PEV) est censé contenir, place les autorités sanitaires devant une équation à la fois clinique, logistique et politique.
Un retour inattendu d’une maladie du passé
La diphtérie, provoquée par la bactérie Corynebacterium diphtheriae, se manifeste par une infection respiratoire aiguë dont la toxine peut entraîner asphyxie, myocardite et atteintes neurologiques. Son traitement repose sur l’administration rapide de sérum antidiphtérique, un produit rare sur le marché mondial, et sur une antibiothérapie précoce. La létalité, qui peut dépasser 10 % en l’absence de prise en charge, se situe au Sénégal autour de 3 % selon le ratio actuel entre décès et cas confirmés, un chiffre qui reste élevé pour une maladie théoriquement évitable par la vaccination.
Le vaccin DTC, qui protège contre la diphtérie, le tétanos et la coqueluche, figure depuis les années 1980 au cœur du PEV sénégalais. La couverture vaccinale pour le DTC3, troisième dose chez le nourrisson, est historiquement présentée au-dessus de 90 % par le ministère de la Santé et de l’Action sociale. L’ampleur de la flambée en cours suggère pourtant des angles morts persistants : rappels non administrés chez l’adolescent et l’adulte, poches de sous-vaccination dans certaines zones rurales, mobilité transfrontalière et refus vaccinal résiduel hérité des années post-Covid.
Treize régions touchées : la cartographie d’une faille
La diffusion de la diphtérie à treize régions médicales traduit une dynamique épidémique qui a dépassé le stade des foyers isolés. Lorsqu’une maladie respiratoire se propage à cette échelle, cela signifie que la chaîne de transmission n’a pas été coupée aux premiers signaux, et que la surveillance de proximité, assurée par les postes et cases de santé, a atteint ses limites. Les régions de l’est et du sud-est du pays, Tambacounda et Kédougou en tête, concentrent historiquement les indicateurs vaccinaux les plus fragiles, en raison de leur densité médicale réduite et de leur enclavement.
Le Sénégal n’est pas isolé face à cette menace. Le Nigeria a enregistré depuis mai 2023 plus de 25 000 cas suspects de diphtérie et au-delà de 1 000 décès, selon les bulletins de son Centre de contrôle des maladies (NCDC), ce qui en fait la plus grave résurgence régionale depuis des décennies. La Guinée et le Niger ont également notifié des flambées en 2023 et 2024, documentées par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Cette séquence ouest-africaine révèle un affaissement coordonné de l’immunité collective qui dépasse les seules frontières sénégalaises.
La riposte sanitaire à l’épreuve du cadrage budgétaire
La question du financement de la riposte se pose avec acuité. L’épidémie survient alors que l’État sénégalais a procédé à des arbitrages budgétaires serrés et que la loi de finances rectificative concentre les débats au sein de l’Assemblée nationale. Une campagne de vaccination de rattrapage à l’échelle nationale, couplée à l’acquisition de doses supplémentaires de vaccin et de sérum antidiphtérique, mobilise plusieurs milliards de francs CFA que le ministère de la Santé devra négocier dans un cadre contraint. L’appui de Gavi, l’Alliance du vaccin, et de l’OMS sera déterminant pour sécuriser l’approvisionnement, le sérum antidiphtérique étant produit par un nombre très réduit de laboratoires dans le monde.
Au-delà de la gestion immédiate, l’épisode interroge la soutenabilité du modèle de prévention. La résurgence de maladies évitables, après la rougeole en 2023 et aujourd’hui la diphtérie, suggère la nécessité d’intégrer des rappels vaccinaux à l’âge scolaire et à l’entrée dans la vie adulte, pratique courante en Europe mais encore marginale en Afrique de l’Ouest. Pour Dakar, la sortie de crise se jouera autant dans les cases de santé que dans les arbitrages financiers des prochaines semaines.
Pour aller plus loin
Lagos bascule vers l’assurance maladie obligatoire en 2027 · La Gambie intercepte 62 migrants à Tanji, dont 22 Sénégalais · Couverture santé universelle : Lagos franchit le cap en 2027

Be the first to comment on "Diphtérie au Sénégal : 456 cas et 14 morts interrogent le PEV"