Le Bénin exporte 330 000 barils du champ de Sèmè vers Rotterdam

Offshore oil platform in urban harbor, showcasing industrial scenery and oceanic platform structure.Photo : Paul Uchechukwu 🇳🇬 / Pexels

Le Bénin s’apprête à franchir un seuil qu’il n’avait plus atteint depuis près de quatre décennies : expédier un chargement commercial de pétrole brut. Le navire Kriti Jade, positionné au large de Cotonou le 31 octobre 2026, doit appareiller dans les premiers jours de novembre avec 330 000 barils tirés des installations de stockage du champ offshore de Sèmè. Direction les Pays-Bas, où le brut sera livré aux raffineries de Shell Trading, acheteur exclusif désigné pour les trois prochaines années.

Sèmè, un gisement au passé contrarié

Le champ de Sèmè n’est pas une découverte nouvelle. Mis en production à la fin des années 1980 par la Société béninoise des hydrocarbures avec un partenaire norvégien, il avait livré ses premiers barils avant d’être arrêté au début des années 1990, victime d’une rentabilité insuffisante à l’époque des contre-chocs pétroliers. Pendant plus de trente ans, le gisement est resté en sommeil, jalonné de tentatives de relance et de négociations avec différents repreneurs, sans qu’aucune reprise industrielle ne se concrétise.

La remise en exploitation revient aujourd’hui à Akrake Petroleum Bénin, filiale locale du groupe singapourien Rex International Holding, qui opère plusieurs licences en mer du Nord et en Asie du Sud-Est. L’État béninois, de son côté, conserve une participation directe de 15 % dans le projet, assortie d’une redevance de 10 % sur la production et d’une quote-part sur le pétrole-profit, mécanisme classique des contrats de partage qui permet à la puissance publique de capter une fraction croissante de la rente à mesure que l’opérateur amortit ses investissements.

Shell Trading, un acheteur stratégique

Le choix de Shell Trading, issue de l’appel à manifestation d’intérêt lancé par les autorités, n’est pas anodin. La branche de négoce du groupe anglo-néerlandais est l’un des trois ou quatre acteurs mondiaux capables d’absorber de manière continue des cargaisons de taille modeste issues de petits producteurs africains, et de les écouler soit vers son propre système de raffinage européen, soit vers des terminaux tiers. Pour un pays producteur qui démarre, verrouiller un enlèvement exclusif sur trois ans sécurise les flux de trésorerie et facilite le financement bancaire du développement ultérieur du champ.

À 110 dollars le baril, le prix retenu pour valoriser la cargaison dépasse nettement la moyenne des cotations du Brent observées en 2025 et 2026, ce qui suggère soit une qualité particulière du brut de Sèmè, soit une prime commerciale négociée au regard du volume limité. La valeur totale de 36 millions de dollars reste modeste à l’échelle macroéconomique, mais elle inaugure une recette budgétaire récurrente que le ministère de l’Économie et des Finances pourra inscrire dans le cadrage pluriannuel.

Un pari régional dans un golfe de Guinée recomposé

La relance pétrolière béninoise intervient dans un environnement sous-régional en pleine redistribution. Au Niger voisin, l’oléoduc export vers le terminal béninois de Sèmè-Kpodji, inauguré en 2024, demeure à l’arrêt partiel sur fond de crise diplomatique entre Niamey et Cotonou depuis le coup d’État de juillet 2023. Dans ce contexte, démontrer que le Bénin peut, par ses propres ressources offshore, charger un tanker à l’export conforte la crédibilité du pays comme hub pétrolier régional, indépendamment des aléas politiques sahéliens.

La comparaison avec le Ghana, devenu exportateur en 2010 avec le champ de Jubilee opéré par Tullow Oil, éclaire les ordres de grandeur. Accra a longtemps peiné à transformer la manne en diversification économique, et les recettes pétrolières n’ont jamais dépassé une fraction limitée du budget. Pour Cotonou, dont l’économie repose largement sur le port, le coton et la réexportation vers le Nigeria, Sèmè restera une ressource d’appoint plutôt qu’un pilier. Reste que la diversification des recettes en devises, dans un contexte de resserrement du financement extérieur en zone UEMOA, n’est pas négligeable.

Concrètement, le succès de la cargaison inaugurale conditionnera la cadence des enlèvements ultérieurs, la capacité d’Akrake à investir dans de nouveaux puits de développement et, in fine, le volume effectif de rente que percevra l’État béninois sur la durée du contrat.

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Moussa Kéita
Spécialiste des matières premières et de la transition énergétique, Moussa Kéita suit les filières pétrolières, gazières et minières africaines. Il s'intéresse particulièrement à la gouvernance des ressources extractives, aux nouveaux projets d'hydrogène vert et aux tensions géopolitiques autour des minerais stratégiques comme le cobalt et le lithium.

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