La capitale jordanienne a accueilli une réunion militaire de haut niveau consacrée à la coordination sécuritaire entre les États-Unis, la Jordanie et la nouvelle Syrie post-Assad. Cette rencontre, révélatrice du repositionnement de Damas, marque une étape supplémentaire dans l’ancrage du pouvoir syrien de transition au sein du dispositif régional piloté par Washington. L’événement traduit la volonté de l’administration américaine de reconfigurer les équilibres militaires du Levant en intégrant l’appareil sécuritaire syrien à son architecture de coopération, aux côtés d’Amman, partenaire historique du Pentagone.
Un basculement stratégique assumé par le nouveau pouvoir syrien
Depuis la prise de Damas par les forces menées par Ahmad al-Charaa fin 2024, la Syrie a méthodiquement démantelé les canaux de coopération militaire hérités de l’ère Assad, notamment avec Moscou et Téhéran. La séquence d’Amman confirme cette rupture. En dépêchant une délégation militaire aux côtés de responsables jordaniens et américains, Damas signale son adhésion à un cadre régional dont l’axe de gravité s’est déplacé vers le commandement central américain, le CENTCOM. Cette inflexion s’inscrit dans le prolongement de contacts déjà noués ces derniers mois entre les nouvelles autorités syriennes et des émissaires occidentaux.
La rencontre porte, selon les éléments rapportés, sur la lutte contre les résidus de l’organisation État islamique, la gestion de la frontière jordano-syrienne et la circulation des flux illicites, en particulier le trafic de captagon qui avait empoisonné les relations entre Amman et l’ancien régime. La Jordanie, longtemps confrontée à l’instabilité de sa frontière nord, voit dans ce nouveau cadre une opportunité de sécuriser durablement son flanc septentrional. Le royaume hachémite joue de facto un rôle de facilitateur entre Washington et Damas.
Washington structure un nouvel arc sécuritaire au Levant
Pour l’administration américaine, l’intégration militaire progressive de la Syrie répond à plusieurs objectifs convergents. Il s’agit d’abord de consolider un glacis sunnite face à l’influence iranienne, considérablement affaiblie après les revers du Hezbollah au Liban et la chute de son allié syrien. Il s’agit ensuite de rationaliser la présence militaire américaine dans la région, alors que le débat sur le maintien des troupes déployées dans le nord-est syrien reste ouvert à Washington. La coordination directe avec Damas permettrait, à terme, de transférer certaines missions de sécurité aux forces syriennes reconstituées.
La dimension symbolique n’échappe à aucun observateur. Pour la première fois depuis des décennies, un pouvoir en place à Damas s’assied à la même table qu’un commandement militaire américain sans conditionnalité manifeste. Le contraste avec la posture de Bachar al-Assad, longtemps désigné comme adversaire par plusieurs administrations successives à Washington, est saisissant. La levée progressive de sanctions américaines et européennes ces derniers mois a préparé le terrain à cette normalisation opérationnelle.
Des équilibres régionaux redessinés
Le rapprochement soulève des interrogations dans plusieurs capitales de la région. Moscou, qui a perdu l’essentiel de son influence militaire en Syrie avec l’incertitude pesant sur les bases de Hmeimim et Tartous, observe avec inquiétude cette recomposition. Téhéran, privé de son corridor terrestre vers le Liban, voit s’éloigner toute perspective de reconstitution du croissant chiite. À l’inverse, Ankara et Riyad, qui ont soutenu la transition syrienne à des degrés divers, tirent parti de cette redistribution des cartes.
La question israélienne demeure suspendue au-dessus du dossier. Depuis décembre 2024, l’armée israélienne occupe des positions élargies dans le sud syrien et multiplie les frappes contre les capacités militaires héritées de l’ancien régime. La coordination sécuritaire pilotée depuis Amman pourrait, à moyen terme, ouvrir la voie à des arrangements plus formalisés entre Damas et Tel-Aviv, sous égide américaine, à l’image de ce que Washington tente de construire dans d’autres théâtres du Moyen-Orient.
Reste que le pari américain n’est pas exempt de fragilités. La cohésion interne de la Syrie nouvelle demeure incertaine, les tensions confessionnelles persistent, et la capacité du pouvoir de transition à imposer son autorité sur l’ensemble du territoire reste à démontrer. La réunion d’Amman engage néanmoins Damas sur une trajectoire dont il sera difficile de dévier. Selon Al Akhbar, la Syrie renforce ainsi son insertion dans le dispositif américain régional.
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