Le recensement général de la population et de l’habitat engagé au Cameroun est devenu, en l’espace de deux mois, un test grandeur nature de la capacité de l’État à projeter ses appareils statistiques jusque dans ses périphéries les plus instables. Lancée le 24 février et programmée jusqu’au 29 mai, l’opération doit livrer aux pouvoirs publics les données sociodémographiques, agropastorales et aquacoles indispensables à la planification du développement national. Lors de la conférence de presse gouvernementale du 29 avril, l’exécutif a tenu à rassurer l’opinion sur le bon déroulement de la collecte, y compris dans les zones en crise.
Un recensement élargi, le quatrième depuis 1976
L’exercice en cours présente une singularité notable : il fusionne, pour la première fois, le dénombrement classique des populations et des habitats avec un volet agricole et pastoral, étendu à la pisciculture. Cette approche intégrée vise à doter Yaoundé d’un socle statistique unifié, à un moment où les politiques publiques exigent une granularité fine pour orienter investissements, infrastructures et transferts budgétaires. Depuis 1976, seuls trois recensements ont été conduits, et l’attente autour des chiffres demeure considérable parmi les bailleurs comme au sein de la société civile.
Le défi méthodologique se double d’un enjeu politique. Les résultats nourriront, à terme, le découpage électoral, la répartition des dotations aux collectivités et la cartographie des besoins en services de base. La crédibilité de la base de données conditionne donc la légitimité d’arbitrages publics qui se déclineront sur plusieurs années. D’où la sensibilité particulière des territoires où l’autorité étatique se heurte à des acteurs armés.
L’Extrême-Nord et le NOSO, zones grises de la collecte
Trois régions concentrent l’essentiel des inquiétudes. L’Extrême-Nord subit depuis plus d’une décennie les incursions de Boko Haram et la pression des groupes affiliés à l’État islamique en Afrique de l’Ouest, tandis que le Nord-Ouest et le Sud-Ouest, communément désignés sous l’acronyme NOSO, demeurent enlisés dans une crise sécessionniste anglophone ouverte depuis 2016. Dans ces espaces, le déploiement des agents recenseurs suppose des protocoles spécifiques, une coordination étroite avec les forces de défense et, parfois, des fenêtres de collecte adaptées au tempo des affrontements.
Le gouvernement assure que des dispositifs particuliers ont été conçus pour ne pas pénaliser les populations vivant dans ces zones, dont l’invisibilité statistique aurait des conséquences directes sur l’accès aux infrastructures et aux programmes de relèvement. Concrètement, l’enjeu consiste à recenser dans des localités où l’administration ne dispose plus toujours du monopole de la coercition, et où la simple circulation des équipes peut être perçue comme un acte politique. Plusieurs ONG ont déjà alerté sur le risque d’un sous-dénombrement structurel dans le NOSO, qui fausserait durablement la lecture démographique du pays.
Un test pour la souveraineté statistique de Yaoundé
Au-delà du calendrier, le recensement engage la crédibilité de l’Institut national de la statistique et la qualité du dialogue avec les partenaires techniques et financiers, au premier rang desquels le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) et la Banque mondiale, traditionnellement impliqués dans ce type d’opération en Afrique centrale. La marge d’erreur tolérée sera scrutée de près, tout comme la transparence des méthodologies d’estimation appliquées aux poches inaccessibles. Toute substitution massive de données réelles par des projections affaiblirait la valeur des résultats finaux.
Reste que l’exercice s’inscrit dans un calendrier politique chargé. Le pays a tenu son scrutin présidentiel à l’automne 2025 et entre dans une séquence où les questions de représentation territoriale, de redistribution et de gouvernance décentralisée occupent une place centrale. Les chiffres issus de l’opération en cours pèseront sur ces débats. Pour les décideurs économiques, la disponibilité de données fraîches sur l’agriculture, l’élevage et la pêche continentale ouvre par ailleurs une fenêtre rare pour calibrer les stratégies d’investissement dans l’agro-industrie camerounaise, secteur appelé à absorber une part croissante des financements publics.
D’ici la clôture de la collecte le 29 mai, le ministère en charge du dossier devra démontrer que l’ambition affichée d’un recensement exhaustif n’est pas tenue en échec par la géographie de l’insécurité. Selon RFI Afrique, le gouvernement camerounais maintient que la totalité du territoire sera couverte malgré les difficultés de terrain.
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